Manifesto XXI 11 mars 2026

Faire communauté dans un monde fasciste : Sarah Schulman, Adèle Haenel et Constant Spina au FIFDH

La 24ème édition du Festival du film et forum international des droits humains (FIFDH) à Genève a réuni son lot de penseur·ses, militant·es et activistes du monde entier. On a assisté au forum « La solidarité n’est pas un slogan » qui mettait en discussion l’essayiste et activiste Sarah Schulman avec l’actrice et militante Adèle Haenel, modéré par l’auteur et journaliste Constant Spina.

Dans la grande salle de la Maison Communale de Plainpalais, la soirée du lundi 9 mars s’est ouverte sur le documentaire Portuali, de la réalisatrice italienne Perla Sardella. Pendant près de quatre ans, elle a filmé les dockers de Gênes en lutte contre l’importation d’armes, contre les violences faites aux femmes ou encore contre les lois sécuritaires du gouvernement Meloni. À travers ce film, la réalisatrice s’est intéressée à la façon dont s’organise un combat syndical et à comment se construit une grève. Les dernières images sont celles d’une manifestation sur le port, réunissant citoyen·nes, travailleur·ses ou encore étudiant·es. Par le prisme des engagements d’une poignée de dockers, c’est l’intersectionnalité qui est racontée. Présente pour une courte interview après la projection de son film, la réalisatrice a pu revenir sur son travail avant de laisser place à une discussion.

Animé par Constant Spina, l’échange qui a suivi réunissait l’essayiste américaine Sarah Schulman aux côtés de l’actrice et militante Adèle Haenel. Comment faire communauté dans un monde qui se fascise ? Comment continuer à lutter, et comment rester solidaire, malgré les tentatives de silenciation et la peur ? Voici une retranscription de certains passages marquants de la discussion, que vous pouvez retrouver en intégralité sur la chaîne YouTube du FIFDH.

À chaque chose que l’on fait, à chaque relation que l’on tisse, à chaque moment, il faut que vous fassiez ce qui a le plus d’impact pour vous. Car la seule chose que l’on peut vraiment contrôler, c’est sa propre intégrité : ne la bradez pas.

Sarah Schulman
FIFDH 2026 © Manon Voland

Constant Spina J’aimerais parler de la gestion du conflit au sein d’un même mouvement, je pense aussi au burn-out militant. Pensez-vous que les conflits au sein de nos milieux militants peuvent nous enrichir ? Comment les gérer, et cela peut-il nous aider à porter des mouvements plus grands que nous ?

Sarah Schulman — J’ai écrit un livre sur le conflit [Le conflit n’est pas une agression, dont on discutait déjà lors d’une interview sur Manifesto au moment de sa sortie française en 2021 aux éditions B42, ndlr]. Personnellement, j’adore le conflit, je suis même quelqu’un d’assez agressif. Il ne s’agit plus seulement de la gauche, toutes les communautés sont attaquées en ce moment. Il nous faut apprendre à vivre avec la différence, c’est le principal défi qui nous attend. On est coincé avec la suprématie blanche et cette perspective coloniale, qui s’immisce dans tous les segments de notre vie. Et les gens qui pensent différemment, on a tendance à les condamner. Mais ça ne fonctionne pas, ça ne fonctionne plus. Les oligarques et les fascistes, eux, ont uni leurs forces, ce sont eux qui sont au pouvoir. Donc ce qu’on pense n’a plus vraiment d’importance, désormais il s’agit de tisser des relations et de voir ce qu’on peut faire de très concret. Je fais partie d’un jury pour ce festival, et la première chose que j’ai voulu savoir, c’est si le festival montre des films financés par de l’argent israélien. Ça n’est pas le cas, raison pour laquelle je suis là. Alors à chaque chose que l’on fait, à chaque relation que l’on tisse, à chaque moment, il faut que vous fassiez ce qui a le plus d’impact pour vous. Car la seule chose que l’on peut vraiment contrôler, c’est sa propre intégrité : ne la bradez pas

Adèle Haenel — Dans le milieu militant, c’est intéressant de se demander quelles sont les structures de conflictualité, et de comprendre les positionnements situés des différentes personnes. Les conflits ne flottent pas dans l’air parce que ce jour-là, on est mal luné·e, au contraire ça suit des lignes de domination potentiellement invisibilisées. En ce sens, c’est extrêmement sain dans les milieux militants qu’il y ait du conflit. Parce que oui, on est souvent aveugle à sa propre domination, on ne se rend pas compte de ce qu’on reproduit. Pour moi, le conflit c’est de l’éducation à ses propres limites, à son point de vue situé.

Je pense au film de Raoul Peck, Orwell: 2+2=5, qui raconte comment le néolibéralisme invente une novlangue dont le but est de produire des concepts qui rendent le monde incompréhensible. Le travail militant, d’artistes et d’activistes, est de rendre le monde compréhensible. Il s’agit aussi de faire émerger à la surface des conflits qui ont été recouverts par une couche de narratif mensonger, hégémonique, dans le but de maintenir un système oppressif, et de le faire passer pour naturel ou pour le bien commun. Personnellement, je préfère qu’on amène les conflits à la surface, je trouve ça plus sain. Ça ne veut pas dire qu’après on ne doit pas gérer ces choses-là, mais le premier mouvement, c’est celui de clarification. L’histoire avance par conflits. 

Là on a la sensation qu’on est en train de perdre, mais on ne sait pas ce que ça aurait pu être si on n’avait pas lutté. On est dans ce futur qui a été créé par nos propres luttes, et comme on n’a pas atteint l’objectif (la fin du capitalisme, du patriarcat et de tout le système colonial mondial), on a l’impression que ça ne servait à rien. Mais on n’en sait rien. Parce que, eux, ils n’ont toujours pas gagné. Et ce narratif qui consiste à dire qu’ils ont gagné, c’est de l’usure mentale. Il faut retrouver son agentivité, c’est pour ça que je trouve que c’est important d’avoir un pragmatisme militant activiste. Tu parlais de la fatigue militante : c’est important aussi d’avoir un pragmatisme qui lie la gestion de ta propre fatigue dans l’activisme.

Sarah Schulman (gauche) et Adèle Haenel (droite) lors du FIFDH 2026 © Manon Voland

Constant Spina — On assiste à un backlash des luttes qu’on a portées toutes ces dernières années. On peut se demander, comme tu l’as évoqué Adèle, si on est en train d’échouer. Mais est-ce que ce backlash, ça n’est pas plutôt le symptôme que nos luttes sont en train de réussir à certains endroits, qu’elles ont ouvert une brèche ?

Sarah Schulman — Je pense qu’on ne va jamais revenir en arrière. Vous pensez que les queers vont revenir dans le placard ? Ça n’arrivera pas. Aux États-Unis, la moitié des femmes américaines ont perdu le droit à l’avortement, c’est de la folie. Mais il y a tellement de gens qui se battent et s’organisent pour contourner les difficultés. Vous pouvez recevoir des pilules abortives par la poste, ou si vous êtes au Texas, il y a des gens qui lèvent des fonds pour qu’on vous mette dans un avion jusqu’à New York. Les gens ne sont pas bêtes, ils sont intègres, alors on trouve des manières détournées. Ces mentalités, ces acquis ne vont pas disparaître.

Vous pensez que les personnes noires vont accepter qu’on ne puisse plus parler d’esclavage ? On n’en parlerait plus, simplement parce que Trump ne veut pas qu’on en parle ? On est dans un moment de brutalité, de cruauté, on a ces abrutis de ICE dans les rues de nos villes, qui arrêtent des gens, on peut les voir et c’est irréel. Mais les gens ne vont pas accepter ça. Vous avez peut-être vu, à Minneapolis, 30 000 personnes blanches, de bon·nes citoyen·nes américain·es tout à fait normaux, sont descendu·es dans la rue pour dire non. Les gens ne vont pas se taire ou abandonner le combat.

On traverse un moment de dépression qui nous pousse à l’inaction, mais c’est un outil de domestication de dire qu’on a perdu, que c’est fini et que ça ne sert à rien. Ça fait partie du narratif pour nous rendre gouvernables.

Adèle Haenel

Adèle Haenel — Je n’appellerais pas ça backlash, mais offensive fasciste globalisée. Je pense que la violence et la cruauté ont toujours été au cœur du projet, mais invisibilisées dans une forme de normalisation. À partir du moment où les personnes opprimées entrent dans la lutte, et que la lutte devient effective, la répression devient nécessaire de l’autre côté. Mais ce n’est pas à ce moment-là que la violence est apparue, elle est juste devenue manifeste. Il faut se battre pour ne pas que ça recule. On traverse un moment de dépression qui nous pousse à l’inaction, mais c’est un outil de domestication de dire qu’on a perdu, que c’est fini et que ça ne sert à rien. C’est sûr que c’est difficile, quand on voit la cruauté revendiquée comme un art de vivre, c’est dur de s’en arracher. Ça fait partie du narratif pour nous rendre gouvernables. Et face à ça, il y a les grandes idées, et il y a le pragmatisme : combien j’ai de temps dans ma vie ? Combien de temps je peux allouer à quoi ? Et comment de ce temps-là, je décide de mener une lutte, qui est peut-être perdue d’avance, mais peut-être pas, et probablement pas, avec trois personnes que j’ai rencontrées ? La résistance ça passe par là, c’est tout un tissu qui résiste, pas une seule personne. C’est Hollywood qui a inventé une personne qui résiste.


Retrouvez la discussion dans son intégralité sur la chaîne YouTube du FIFDH. Une traduction française du livre de Sarah Schulman, The Fantasy and Necessity of Solidarity, est à paraître au mois de septembre 2026. Vous pouvez suivre les actualités de Constant Spina sur son Substack, Paranormal Queer.

(Re)lire ici notre sélection des films à voir au FIFDH 2026

Texte et édition : Soizic Pineau & Sarah Diep
Crédits photo : © Manon Voland