Tout juste sorti en salles en France, le premier long métrage de Cato Kusters reprend à l’écran l’histoire poignante de la journaliste Fleur Pierets racontée dans le livre éponyme, Julian. Le récit d’un amour lesbien qui transcende les frontières entre la vie et la mort. Interview croisée entre l’autrice et la réalisatrice.
« En 2017, l’artiste Fleur Pierets devait épouser sa compagne Julian dans tous les pays où deux femmes étaient autorisées à se marier, soit 22 pays. Ce fut le fameux Projet 22, relayé dans le monde entier. Mais après le quatrième mariage à Paris, le si joyeux et militant “tour du monde de l’amour” est interrompu : Julian tombe malade et s’éteint deux mois plus tard, le 22 janvier 2018. »
C’est le synopsis du livre Julian, paru en Belgique en 2019 et traduit en français aux éditions La Croisée l’an dernier. Tombée amoureuse de ce récit poignant, la jeune cinéaste flamande Cato Kusters l’adapte à l’écran et signe ainsi son premier long métrage, sorti dans les salles françaises le 25 mars. Les actrices Nina Meurisse (Fleur) et Laurence Roothooft (Julian) y brillent par leur jeu d’une grande sincérité, dans une mise en scène d’une élégante sobriété qui, sans jamais verser dans le sentimentalisme, met l’amour au premier plan.
À l’occasion du FIFDH début mars à Genève, où Julian était en sélection officielle pour le Grand Prix Fiction, nous avons eu la chance d’échanger avec Cato et Fleur – en anglais, toutes deux étant néerlandophones. Une interview pleine de complicité, où les deux femmes reviennent sur le processus de fabrication du film, fait de rencontres et d’heureux hasards, avec une immense bienveillance et un respect mutuel profond.


Manifesto XXI — Pouvez-vous d’abord vous présenter ? Fleur, qu’est-ce qui t’a conduit au journalisme engagé ? Et toi, Cato, au cinéma ?
Fleur Pierets — Eh bien, je travaille dans le journalisme et l’écriture depuis longtemps déjà, mais moi, « l’art pour l’art », ça ne me parle pas vraiment. Je sais que c’est important pour beaucoup de gens, et c’est super si ça leur plaît. Mais personnellement, j’ai du mal à écrire si ce n’est pas avec l’intention de tenter, ne serait-ce qu’un peu, de changer le monde. C’est quelque chose qui m’anime, ça a toujours été là.
Cato Kusters — Qu’est-ce qui m’a amenée au cinéma ? Je ne suis pas certaine… J’ai toujours voulu être écrivaine, photographe, ou psychologue. Tout ça fait un peu partie du métier de réalisatrice. J’ai toujours été passionnée de films, depuis toute petite, mais sans vraiment réaliser que c’était une industrie. Quand un film est bien fait, on dirait toujours qu’il est tombé du ciel, et j’ai longtemps cru à cette idée. Donc je ne me suis jamais projetée dans une carrière, parce que je ne réalisais pas que c’était une voie possible. Il a fallu attendre mes 16 ou 17 ans pour que je comprenne que c’était un vrai métier. À ce moment-là, en réfléchissant à ce que je voulais faire de ma vie, j’ai rencontré des gens, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai fini par candidater à une école de cinéma. Et il s’est avéré que c’était l’amour de ma vie. Mais, quelque part, j’avais toujours été attirée par une forme de cinéma. Et le plus génial là-dedans, c’est qu’on n’a pas besoin de choisir : quand on réalise un film, on réunit tous les arts. Et puis, quand on tombe sur une histoire comme celle de Fleur, en réalité, la plus grosse partie du travail est déjà portée par quelque chose de plus grand que soi.
On devient une sorte de messager…
Cato — Oui, c’est ce que je dis souvent, précisément par rapport à cette histoire : la chose la plus importante pour moi, c’est d’en être une bonne ambassadrice.
Fleur — Et tu l’es !
Comment t’es-tu décidée à réaliser un film à partir de cette histoire ?
Cato — Encore une fois, ça a été une histoire de coïncidence et de timing un peu fous. J’ai fini la lecture du livre Julian le jour même où j’ai rencontré Fleur pour la première fois, via un·e ami·e en commun. On a bien accroché, mais à l’époque, j’étais encore à l’école. Cette histoire me fascinait tellement que je ne me voyais pas, à 22 ans, débarquer en disant : « C’est moi qui dois faire ce film. » Donc on a d’abord simplement appris à se connaître. Je savais que Fleur et Michiel (Dhont, le producteur) projetaient d’adapter le récit à l’écran, et qu’iels étaient à la recherche d’une personne avec laquelle iels seraient à l’aise. Alors je les ai invité·es au visionnage de mon court métrage de fin d’études (Finn’s Heel), qu’ils ont aimé…
Fleur — Il y avait donc un plan !
Cato — Oui, on peut dire qu’il y avait un plan ! Mais au début personne ne se manifestait vraiment. Et plus le temps passait, plus j’avançais concrètement sur la façon dont je voulais traduire ce récit en un film. Ça m’a permis de gagner en confiance, peu à peu. On a commencé à travailler ensemble en octobre 2022. Fleur et Angelo (Tijssens, le co-scénariste) avaient déjà posé les bases de ce qui allait devenir le film. Donc j’ai aussi eu énormément de chance.
Fleur — Pas seulement de la chance, également beaucoup de talent, de toute évidence. On avait échangé avec tellement de gens autour de ce projet d’adaptation de Julian, mais quand j’ai vu le court métrage de Cato, je me suis dit : « Ok, je pense que c’est la bonne personne. » Michiel partageait mon intuition, mais il y avait tellement d’argent en jeu qu’on ne pouvait pas uniquement se fier aux intuitions. Iels ont donc eu de nombreuses discussions. Mais comme ça faisait un moment qu’on cherchait, on savait précisément ce qu’on ne voulait pas, donc quand tout d’un coup, on a eu cette sensation de « oh mon dieu, c’est elle », c’était très clair.
Plusieurs boîtes de production m’ont proposé d’adapter Julian au cinéma. J’ai toujours décliné, parce que leur idée était d’en faire un film sur le deuil. Je ne voulais vraiment pas de ça. Pour moi, ça devait être un film sur l’amour, sur ce que deux personnes sont capables de faire quand elles s’aiment.
Fleur Pierets
Donc tu avais déjà l’idée d’adapter le livre au cinéma avant même de vous rencontrer toutes les deux ?
Fleur — Pas vraiment. En fait, quand le livre est sorti, plusieurs boîtes de production m’ont proposé de l’adapter au cinéma. J’ai toujours décliné, parce que je me rendais compte au fil de nos échanges que leur idée était d’en faire un film sur le deuil. Je ne voulais vraiment pas de ça. Pour moi, ça devait être un film sur l’amour, sur ce que deux personnes sont capables de faire quand elles s’aiment. Puis j’ai croisé la route de Michiel (Dhont) et Angelo Tijssens, qui, eux, voulaient adapter l’histoire pour les bonnes raisons, alors tout d’un coup, j’ai dit oui. Mais ce n’était pas du tout mon intention au départ : j’avais déjà vécu cette histoire, je l’avais écrite, est-ce que j’avais vraiment envie d’ajouter une nouvelle couche en en faisant un film ? Ça faisait peut-être beaucoup. Mais ma rencontre avec Michiel, puis avec Cato, a changé la donne : mon histoire était entre de bonnes mains, je pouvais lâcher prise.
Il y a quelque chose de très brut dans la structure du livre. Les moments les plus forts, les plus beaux comme les plus tragiques, se retrouvent côte à côte. C’est quelque chose qu’on trouvait très puissant et qu’on voulait absolument garder dans le film, cette façon d’amener de la vie dans la mort, et inversement.
Cato Kusters
Comment avez-vous travaillé ensemble par la suite sur la réécriture de certains aspects de l’histoire ? Car le film ne reprend pas exactement tous les éléments du livre de la même façon.
Cato — Le livre est incroyablement beau, et je pense qu’en effet, le film a une saveur un peu différente. On a souhaité garder la narration non-chronologique du récit, propre au livre. Fleur avait commencé à écrire peu après le décès de Julian, et il y a quelque chose de très brut dans la structure du livre. Les moments les plus forts, les plus beaux comme les plus tragiques, se retrouvent côte à côte. C’est quelque chose qu’on trouvait très puissant et qu’on voulait absolument garder, cette façon d’amener de la vie dans la mort, et inversement. Julian est présente tout au long du film, de sorte que sa maladie ou son décès ne sont pas des éléments narratifs plus importants que d’autres. Après, évidemment, il s’agissait de faire tenir sept ans de la vie d’un couple en une heure et demie de film, tout en cherchant à préserver la sincérité de leur histoire. Ça nous a pris deux ans pour trouver cet équilibre. On en est forcément venu·es à inventer pas mal de scènes, à fusionner plusieurs personnes réelles en un seul personnage, ce genre de choses. On devait constamment s’écarter de la réalité et de celle du livre. Mais on voulait toujours s’assurer auprès de Fleur que cela lui semblait juste. Elle a été d’une générosité incroyable tout au long du processus. Dès le début, elle m’a dit : « Je te fais confiance et je vais me mettre en retrait, mais je suis là si tu as besoin de moi. » Et j’ai évidemment eu besoin d’elle à de nombreuses reprises.
Fleur — Beaucoup de scènes ont été supprimées ou modifiées, et je pense que ce qui a bien fonctionné, c’est qu’à chaque fois, Cato me demandait : « Est-ce que le récit reste juste ? » Par exemple, si on ne mentionnait pas le fait que Julian et moi avions vécu en Espagne pendant quelques années, est-ce que l’histoire allait rester authentique ? Évidemment qu’on ne peut pas tout raconter de la même façon quand on se met à penser dans le langage du cinéma. Mais ce qui compte, c’est de chercher à rester fidèle à l’esprit de l’histoire, même si la réalité est un peu arrangée.

Fleur, qu’est-ce qui t’a fait avoir une telle confiance envers Cato ? En visionnant son court métrage de fin d’études, qu’as-tu perçu, dans sa sensibilité ou son point de vue, qui t’a donné envie de lui confier ton histoire ?
Fleur — Je dirais que c’était un mélange entre sa personnalité et ce que le film dégageait en soi. Parce qu’il avait cette justesse, cette authenticité dont je viens de parler. C’était l’histoire de deux enfants, et même si ce n’était pas vraiment mon univers ni le genre d’atmosphère auquel je suis sensible, je suis entrée dedans du début à la fin. Ça, c’est du métier. Cato sait comment raconter une histoire. J’aime aussi beaucoup son esthétique. Et puis, tout simplement, sa manière d’être, de parler, son regard sur les choses. Quand on écoute son intuition, on peut rapidement dire si on fait confiance à quelqu’un·e ou non. J’ai appris à suivre cette intuition, à me fier à cette première impression qu’on a au moment où l’on rencontre quelqu’un·e. Du coup, ça a été assez facile pour moi de savoir qu’elle allait faire un film incroyable. Après, c’est toujours un pari qu’on prend, mais quand il y a un bon feeling, eh bien, pourquoi pas ?
Tu t’étais déjà exposée en publiant le livre. Qu’est-ce que ça te fait de voir ton histoire intime incarnée à l’écran ?
Fleur — Oh, c’est vraiment bizarre. Mais avant de voir le film sur le grand écran, j’en avais vu au moins sept ou huit versions de montage différentes, ce qui m’a permis de prendre progressivement conscience du fait que c’était bel et bien en train de se passer. Je crois que si je l’avais découvert pour la première fois sur le grand écran, ça m’aurait dévastée. Le film est si brut – sans pour autant tomber dans le sentimentalisme, ni verser dans la perversité, parce que la brutalité peut aussi parfois être très malsaine – que le choc aurait été violent. Je suis donc très reconnaissante que Cato m’ait permis d’être présente tout au long du processus, pour que ça me soit plus supportable.
Cato, de ton côté, comment as-tu travaillé pour t’approprier une histoire aussi personnelle ?
Cato — Je crois que ça commence par accepter que tu ne peux jamais vraiment totalement te l’approprier. Évidemment, j’y ai mis mon esthétique et ma patte de réalisatrice. Mais encore une fois, il s’agissait surtout d’être une bonne ambassadrice. D’autant que les événements qui rythment cette histoire sont souvent éphémères, impossibles à traduire à l’image. Le moment où Julian meurt, par exemple, est merveilleusement décrit dans le livre. Fleur nous donne accès à toutes les pensées qui la traversent. Mais ce qui se passe vraiment et à quoi ça ressemble de l’extérieur, c’est presque indicible. C’est trop immense pour être saisi. Notre démarche pour le film devait consister à simplement témoigner de cela. À être témoin, sans forcément chercher à gratter le sensationnel. Avec une certaine pudeur – c’est un mot qui est beaucoup revenu. Et puis, comme on le disait, Fleur et moi sommes devenues assez proches, mais moi, je n’ai jamais connu Julian. J’espère qu’elle aurait aimé le film, mais je n’en sais rien, et je ne peux pas le prétendre. Donc je garde un profond respect envers Fleur, envers Julian, envers leur histoire. Une partie du travail, c’était de simplement raconter quelque chose qu’on aime et qu’on admire, depuis une certaine distance, en espérant que le public ressente aussi quelque chose, malgré cette distance. Comme tu le dis si bien, Fleur, le livre était déjà une transcription de la réalité, et le film en est une autre. C’est important d’en avoir conscience. On peut essayer, encore et toujours, de dire quelque chose de vrai, de puiser dans le livre pour le transposer à l’écran… mais il faut aussi accepter que ce ne sera jamais ce récit aussi proche, aussi intime que celui du livre.
Ça a été difficile de trouver un équilibre entre l’histoire personnelle et les sujets politiques qui y sont soulevés ? Tout est si intimement lié.
Cato — Le projet de Fleur et Julian était de se marier dans tous les pays où c’était possible, et pas dans les pays où ça ne l’était pas. On a surfé sur cet état d’esprit – aller chercher le positif partout là où on peut le trouver, mais aussi mettre en lumière tout ce qui ne va pas, dans le même temps. La grande force militante de cette histoire, à mon sens, c’est qu’il y a ce projet incroyable, bien sûr… mais je ne pense pas qu’il aurait pu être mené par deux personnes qui s’aimaient moins. D’autres auraient pu essayer, mais ça n’aurait pas eu la puissance et l’intensité que ça a aujourd’hui. Tout est né d’un amour immense. Ce qui perdure, même après qu’elles aient dû arrêter, c’est toujours cet amour. Ce qui reste, après la disparition de Julian, c’est toujours cet amour. Et je pense que quand le public en est témoin, c’est cela, avant tout, qui peut vraiment toucher les gens. Ensuite, comme par une porte dérobée, le projet pointe vers une réalité politique très concrète. Mais il était évident que ce qu’il y aurait toujours au premier plan dans le film, c’est cet amour. Il est aussi là, entre chaque phrase du livre, même lorsque le projet lui-même était d’une grande rigueur.
Ce combat fait toujours partie de mes luttes, mais plus je vieillis, plus ça commence à m’agacer. Parce qu’il y a des enjeux tellement plus grands, et que tout le monde est tellement occupé à se regarder le nombril qu’on en perd de vue l’ensemble du tableau. Il faut qu’on rassemble nos forces pour préserver ce qu’il reste à préserver.
Fleur Pierets
Aujourd’hui, 38 pays ont légalisé le mariage entre personnes du même sexe. C’est mieux qu’à l’époque où vous avez initié le projet, mais c’est encore trop peu. Est-ce que ce combat fait toujours partie de tes luttes, Fleur ?
Fleur — Oui, mais en même temps, ça me gonfle ! L’écosystème s’effondre, il y a de véritables génocides actuellement en cours, des incendies partout que personne n’arrive à éteindre. Et nous, on est vraiment à se dire « oh non, ces deux personnes ne peuvent pas se marier » ou « oh non, une femme est moins payée qu’un homme » ? Vous voyez ce que je veux dire ? Du coup, oui, ce combat fait toujours partie de mes luttes, mais plus je vieillis, plus ça commence à m’agacer. Parce qu’il y a des enjeux tellement plus grands, et que tout le monde est tellement occupé à se regarder le nombril qu’on en perd de vue l’ensemble du tableau. Il faut qu’on rassemble nos forces pour préserver ce qu’il reste à préserver. On s’observe tous·tes les un·es les autres : « Vous ne pouvez pas vous marier. Toi, tu es une femme, tu es moins que moi. Tu as telle couleur de peau, ça ne va pas le faire. » Il y a tellement d’attaques interpersonnelles, alors qu’on a des problèmes bien plus sérieux auxquels on doit collectivement faire face. Donc laissons-nous tranquilles les un·es les autres, et pointons ensemble dans une même direction : ce sont les gouvernements qu’il faut viser pour avoir un vrai impact, celles et ceux qui dirigent ce grand bordel. Ce sont eux qui devraient nous révolter. Qu’est-ce qu’on fait ?

Une dernière question. Quels sont vos projets à venir, à toutes les deux ?
Fleur — Eh bien, je viens de finir un nouveau roman, qui va être publié d’ici la fin du mois. Je suis aussi en train de réaliser un film documentaire. Et je travaille également sur l’écriture et la mise en scène d’une sorte de monologue, qui donnera lieu à quatre représentations dans les prochains mois, puis à une tournée à partir de la fin d’année. Trois différents projets, en tout.
Cato — Fleur a toujours quatre ou cinq projets en cours en même temps, c’est incroyable. Si on ne s’est pas vues pendant plus d’une semaine, je n’arrive pas à suivre !
Peux-tu préciser de quoi parlent tous ces projets, exactement ?
Fleur — C’est sur comment on va sauver le monde (rires). Je suis peut-être naïve, mais je tente, on ne sait jamais. Julian disait toujours : « Ne sous-estime jamais l’effet papillon. » Tu peux dire quelque chose à quelqu’un·e, qui va le répéter ensuite à deux autres personnes, qui le répéteront à cinq autres personnes, et avant même que tu t’en rendes compte, tu auras créé tout un mouvement. Regardez les femmes qui ont lancé #MeToo. On ne sait jamais ce que ça va donner, donc continuons d’essayer !
Par quel bout tu prends cette mission de « sauver le monde » ? Quels sont tes combats prioritaires ?
Fleur — Je crois que la vie est trop une affaire d’intersectionnalité pour qu’on puisse se demander quelle est sa priorité du moment. Bien sûr, pour moi, il est plus facile de parler de ce que c’est que d’être une femme, et d’être lesbienne, et de tous les combats qu’on affronte quand on cumule ces deux identités. Mais je pense qu’il est bien plus intéressant de penser tout ensemble. Ce n’est pas parce que je subis des oppressions à cause de ces identités-là que je ne me sens pas concernée par les oppressions subies par d’autres. Il faut qu’on dézoome pour regarder le système dans son ensemble, plutôt que d’en rester sur « mon truc, ce sont les sujets LGBTQIA+ ». C’est plus vaste que ça, tout est lié.
Et toi, Cato ? Quelles sont tes prochaines actualités ?
Cato — Julian sort en France le 25 mars, donc on est en pleine tournée des festivals et des premières. Pour la distribution, on est accompagné·es par JHR Films, qui est spécialisé dans le cinéma engagé. Iels travaillent d’arrache-pied sur Julian donc les prochaines semaines vont être un sacré périple. Ensuite, on ira sûrement aux États-Unis, vers la fin de l’été. Mais on cherche encore des distributeurs au Royaume-Uni, en Allemagne, et ce serait génial si on en trouvait en Italie. Toute cette aventure va continuer pour un petit moment, je l’espère. La tournée belge qu’on avait pu faire ensemble, cette fois je vais la continuer assez seule. Nina (Meurisse) sera là pour une partie, c’est déjà super.
Quant à la suite de mes projets, j’ai commencé à mener des recherches sur comment les jeunes se tournent vers la religion aujourd’hui, ce que ça signifie et les possibles dangers derrière ce phénomène. Mais c’est un vaste projet, qui n’est encore qu’à l’état d’idée dans ma tête. Je ne sais pas encore comment tout ça va prendre forme.
Au fait, avant de se quitter, une dernière question nous vient : vous êtes toutes les deux néerlandophones, pourquoi avoir décidé de réaliser le film en français ?
Cato — L’un des plus grands challenges du film a été de trouver deux personnes qui pourraient incarner cette histoire de façon crédible. Donc on ne voulait pas se limiter à une langue. On a trouvé Laurence (Roothooft) assez tôt. Elle connaissait le livre, elle adorait le personnage de Julian, donc elle avait écrit une lettre manuscrite à Angelo, notre co-scénariste, pour lui dire : « J’entends des rumeurs comme quoi vous allez adapter Julian. S’il vous plaît, si vous faites un casting, appelez-moi, je vous en prie. » Elle avait déjà étudié Julian et travaillé son interprétation, et le jour où on l’a rencontrée, elle est arrivée dans la peau du personnage. C’était fou de faire sa connaissance après coup, parce qu’en réalité, elle est très différente de Julian ! Elle nous avait tous·tes bluffé·es. Du coup, on s’est très vite dit qu’elle était parfaite pour le rôle. Ensuite, on a fait des castings dans différentes langues, mais on n’a trouvé personne en Flandre ou aux Pays-Bas. Puis j’ai découvert Nina dans Le Ravissement, et elle dégageait une lumière très intelligente, tout en restant incroyablement ancrée – même dans un second rôle. Et bien qu’elle ait les yeux foncés alors que ceux de Fleur sont d’un bleu très clair, elles ont cette même lumière dans le regard. Je me suis donc fiée à mon intuition et à ces ressemblances que je leur trouvais, et je l’ai faite venir à Bruxelles pour auditionner avec Laurence. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé·es à tourner en français.
Interview et traduction : Sarah Diep et Soizic Pineau
Image à la une : © Grade Solomon. Les images dans l’article sont tirées du dossier de presse fourni par JHR Films.