Encensé lors de sa projection à Cannes, le film Jim Queen, sorti en salles mi-juin, continue d’enthousiasmer son public : est-ce là enfin la victoire de l’inclusion des LGBT dans la culture mainstream ? Un billet signé Emma Bigé, qui relève avec justesse les réussites et les manquements de l’animé.
Jim Queen est un dessin animé pour adultes (enfin : 12 ans et plus)1 qui raconte l’histoire de Jim Parfait, une gym queen bodybuildée qui, alors qu’il se trouve au sommet de la pyramide de la désirabilité gay, contracte l’hétérose, une maladie qui affecte l’ensemble des milieux pédés et fait perdre à ses porteurs tous leurs super pédépouvoirs : les gym bros perdent leurs abdos, les drag queens ne savent plus se peindre les ongles, les bears préfèrent regarder le foot et les clubbers se mettent à écouter la macarena. Le film suit les aventures de Jim parti à la recherche du remède à l’hétérose dans le Paris gay des années 2020, accompagné de ses deux sidekicks : une fille à pédé, Nina, sa meilleure amie, et un petit twink bourgeois au placard, Lucien, fils de la ministre de la Santé, son plus grand fan.
Fourmillant de blagues clins d’œil plus ou moins discrètes en direction de la « commu » pédé mais clairement consommable par le grand public hétérosé (victoire [?] de l’inclusion des cultures LGBT dans la culture mainstream), la grande force du film tient dans sa confrontation avec le complexe militaro-pharmaceutique. La ministre de la Santé (et son petit pédé de fils) s’appelle Bayer (comme la firme agro-pharmaceutique distributrice de poisons pour la planète : Bayer-Monsanto), et c’est elle (attention spoiler) qui se révélera à l’origine du virus qui déclenche l’hétérose. Elle en découvre la formule en essayant de « soigner » son fils de son homosexualité (pressentie dans une scène qui dure une seconde et demie à l’écran, où, jouant avec ses poupées, le petit Lucien fait s’enculer ses Ken).
L’hétérose est, dans Jim Queen, un lieu-tenant viral des thérapies de conversion, qui forcent les personnes queers ou trans à rentrer dans leurs placards à coups d’enfermements, de manipulations psychologiques, et parfois de médicamentation.
On le comprend, l’hétérose est, dans Jim Queen, un lieu-tenant viral des thérapies de conversion, qui forcent les personnes queers ou trans à rentrer dans leurs placards à coups d’enfermements, de manipulations psychologiques, et parfois de médicamentation. (La pratique pseudomédicale des thérapies de conversion est la conséquence directe de la définition de l’homosexualité puis du « transsexualisme » comme maladies mentales dans les manuels de psychiatrie. Avant que l’Union européenne ne l’y contraigne, c’est-à-dire avant 2022, la France n’avait pas de lois interdisant les thérapies de conversion2 ; pendant ce temps-là, au printemps 2026 aux États-Unis, la Cour suprême à majorité d’extrême-droite les a à nouveau autorisées3.) Mais l’adresse aux brutalités du complexe pharmaceutique industriel est bien plus large : tout au long du film, une multitude de renvois aux pandémies de sida, de Covid-19 et de variole du singe attestent du réseau d’associations qui font coller, aux vies gays, l’étiquette de « fléau social » par l’intermédiaire de la maladie, mentale ou sexuelle.

D’une manière plutôt réjouissante, le film imagine que la solution générale au problème de l’hétérose se trouve dans le plaisir prostatique (un des plaisirs qu’on peut prendre à se faire pénétrer) : le fils Bayer ayant été l’objet de tentatives échouées de thérapie de conversion, sa prostate est immunisée à l’hétérose et c’est en offrant son cul à l’ensemble des pédés de la Terre (on le voit, à la fin du film, partir en croisière pour proposer ses services à toutes les communautés gays du globe) qu’il finira par résoudre la pandémie déclenchée par sa mère (qui, d’ailleurs, sera punie d’une semaine d’emprisonnement « à résidence » dans son riad à Casablanca). De fait, Jim Queen est l’un des rares objets culturels mainstream récents à avoir aussi magistralement fait sa place à la prostate4, au plaisir pris au sexe anal et plus généralement au pouvoir des bottoms : alors que le film promettait un héros bien bandé tout muscle tout poil dehors (Jim), il déploie progressivement l’histoire d’une solidarité omnipédale autour d’un bottom gringalet (Lucien) qui, circulant au travers de différents milieux gays (un concours de chant avec des bears, une basket à renifler avec un fétichiste, un lipsync avec une drag queen), prouve encore et encore que ce qui compte, c’est ce qui te transforme, pas ce que tu crois que tu es.
De fait, Jim Queen est l’un des rares objets culturels mainstream récents à avoir aussi magistralement fait sa place à la prostate, au plaisir pris au sexe anal et plus généralement au pouvoir des bottoms : alors que le film promettait un héros bien bandé tout muscle tout poil dehors, il déploie progressivement l’histoire d’une solidarité omnipédale autour d’un bottom gringalet.
Le bémol le plus massif reste toutefois la sévère limitation des horizons politiques proposés par le film : de fait, l’entre-soi parisien blanc des « clones » gays (gym queens et autres corps homonormatifs) n’est jamais vraiment remis en cause ; certes, on apprend à y accepter quelques pédales et autres déviant·es queers, mais soit iels sont désexualisé·es (la drag queen, les bears), soit iels sont montré·es comme ayant des sexualités monstrueuses : ainsi les chemsexeurs sont figurés en goules zombies répugnantes, et les fétichistes cuir sont rassemblés dans un culte astucieusement nommé « la Gaystapo », entité homo-néofasciste qui a certes le mérite de rappeler la sale connivence historique de certaines pédales avec le régime nazi au cours de la Seconde Guerre mondiale, mais qui, dans le film, le fait au prix d’assigner les pratiques BDSM au fascisme (comme si la communauté cuir était un repère de fachos, ce qu’elle n’est pas, et comme si les plus homonormé·es d’entre nous ne votaient pas RN, ce que certain·es font certainement5…).

Il y a aussi de quoi être navré·e par la blanchité écrasante du film, où le seul personnage racisé est assigné au rôle de « meilleure amie noire » selon le trope de la « black girl magic », figurant une acolyte reléguée à l’arrière-plan mais sauvant tout de même la mise aux héros blancs qui, quant à eux, peuvent tranquillement rester au centre de la narration sans faire grand-chose. Résultat : le potentiel décrit plus haut d’une coalition queer contre l’industrie pharmaceutique est réinscrit au service de la narration gay bourgeoise blanche la plus plate, à savoir : le coming-out du fils de la ministre (c’est le happy end du film), qui peut enfin « s’accepter » en ayant dit à sa maman qu’il aimait les bites.
Au total, le film est lui-même et malgré lui une espèce de traduction de ce qui s’est passé avec l’épidémie de sida : là où le virus, traversant les barrières des genres et des frontières, a obligé à une solidarité transpédébigouine proprement révolutionnaire, les principaux bénéficiaires de cette coalition restent les genres et les sexualités les plus normatives, et leurs horizons politiques (compatibles avec le capitalisme consumériste) s’effondrent dans le projet individualiste morne de l’acceptation de soi — alors qu’ils devraient mener, en toute logique, au désir d’en finir avec le monde qui a permis (et continue de permettre) la surexposition des personnes queers, et trans, et tds, et racisées, et toxicos, à la mort.
On peut quand même se réjouir de ce temps merveilleux où un artiste pédé se retrouve à faire cause commune avec deux mecs cishét pour servir de « cautions hétéros » (et ainsi se protéger de toute accusation d’hétérophobie).
Dans un entretien donné dans le cadre du Festival de Cannes 2026, Marco Nguyen, coréalisateur et coscénariste du film, raconte que la rencontre avec ses deux coscénaristes cishétéros, Nicolas Athané (également coréalisateur) et Brice Chevillard, a été « déterminante », car ils « apportaient un point de vue hétéro qui a vraiment enrichi le projet6 ». La journaliste ne relève pas la blague. Pas sûre que le réalisateur en ait fait une. Mais on peut quand même se réjouir de ce temps merveilleux où un artiste pédé se retrouve à faire cause commune avec deux mecs cishét pour servir de « cautions hétéros » (et ainsi se protéger de toute accusation d’hétérophobie). Cette ouverture d’esprit (grand bien lui fasse, et merde au séparatisme) est en effet la marque du film, qui présente des identités gays compréhensibles à un public cishét rendu, de fait, de plus en plus gourmand pour le catalogue de nos charmantes perversions – en tous cas depuis que « les transformistes sont à la télé », comme l’a récemment glissé une hétéra à un ami à propos de RuPaul’s Drag Race. Le film échoue toutefois à tenir ses propres promesses révolutionnaires, qu’il détaille d’une manière que probablement seuls quelques contre-publics queers pourront détecter : les poisons d’un gouvernement militaro-pharmaceutique qui n’auront pas fini de circuler après la sortie en salles7.

Car ce que Jim Queen raconte, et qu’on aimerait pouvoir raconter encore, c’est peut-être moins l’histoire d’un virus que celle d’un antidote bottom puissant. La prostate de Lucien, capable de guérir le monde entier de son hétérosexualité forcée, n’est pas un organe de plus dans la panoplie des super-pouvoirs hollywoodiens : c’est une politique de la réceptivité, l’indication qu’il existe, tapie dans les recoins du corps qu’on croit les plus passifs, une puissance de coalition qui ne demande qu’à essaimer au-delà du seul entre-soi gay parisien qu’elle finit, dans le film, par sauver.
Reste à savoir ce qui, de cette puissance-là, pourra un jour se déployer sans se refermer aussitôt sur la success story individuelle d’un fils de ministre : peut-être faudra-t-il, pour cela, sortir des narrations héroïsantes (même quand elles mettent un Adonis, plutôt qu’un Hercule, au centre), et aller chercher du côté des bottoms du monde — travailleur·euses du sexe, personnes séropositives, personnes queers et trans emprisonnées et précarisées — dont le film, lui, n’a pas su, ou pas voulu, raconter la puissance de coalition révolutionnaire.

- Jim Queen, film d’animation français réalisé par Marco Nguyen et Nicolas Athané, scénario de Marco Nguyen, Nicolas Athané, Simon Balteaux et Brice Chevillard, produit par Bobbypills (Umedia / The Jokers Films), présenté en séance de minuit au Festival de Cannes 2026, sorti en salles le 17 juin 2026. ↩︎
- Loi n° 2022-92 du 31 janvier 2022 interdisant les pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne (JORF). ↩︎
- Cour suprême des États-Unis, Chiles v. Salazar, décision du 31 mars 2026 (8 voix contre 1) : la Cour n’a pas jugé les thérapies de conversion elles-mêmes, mais a invalidé, sur le fondement du premier amendement, la loi du Colorado qui les interdisait pour les mineur·es — une décision qui fragilise potentiellement une vingtaine de lois d’État comparables. ↩︎
- Pour un peu d’éducation sexuelle sur la prostate – parfois désignée sous l’expression « point G », et organe universellement partagé par tous les corps, bien que placé à des endroits différents selon qu’on a une vulve ou un pénis –, on peut lire Coyo Potens. Manual sobre su poder, su prostata y sus fluidos (Txalaparta, 2015) de Diana J. Torres, où elle connecte orgasme prostatique et squirting, ainsi que son très essentiel Pornoterrorisme (Milgrana, 2025), où elle appelle notamment à venger, par la pratique de l’éjaculation prostatique, « les hommes morts sans avoir découvert leur prostate. ». ↩︎
- Là-dessus, on peut par exemple consulter la cartographie de l’homonationalisme en France proposée par PD la revue dans son numéro 7, « Tatas antifas ». cf. également Jasbir K. Puar, Homonationalisme. Politiques queer après le 11-Septembre, Paris, Éditions Amsterdam, 2012. ↩︎
- Manon Durand, « Jim Queen de Marco Nguyen et Nicolas Athané : les origines d’une satire complètement folle », festival-cannes.com, 2026. ↩︎
- Du soutien réitéré de la macronie au renouvellement du glyphosate de Bayer-Monsanto malgré la promesse présidentielle de 2017 d’en sortir « au plus tard dans trois ans », aux conflits d’intérêts en cascade avec Servier puis Sanofi (un conseiller santé de campagne rémunéré par le laboratoire du Mediator dès 2017, un milliard d’euros de crédit d’impôt recherche versé en dix ans à un groupe empêtré depuis des années dans le scandale sanitaire de la Dépakine, la cession du Doliprane à un fonds d’investissement américain avalisée sans qu’aucun ministre ne s’y oppose). Sur ces points, cf. notamment Ernest Everhard, « Des experts des conseils scientifiques de Macron liés à l’industrie pharmaceutique », Révolution Permanente, 8 avril 2020. cf. également Act-Up Paris, « PLF 2026 : l’État étrangle la lutte contre le VIH », 24 octobre 2025, qui pointent que les associations de lutte contre le VIH subissent une baisse de 20 % de leur financement par la Direction générale de la santé en 2025, appelée à se poursuivre en 2026. ↩︎
Article : Emma Bigé
Relecture et édition : Soizic Pineau