Avec son nouvel album At My Softest, I Am Most Dangerous, Mélissa Laveaux délivre une musique autobiographique qui sublime les blessures, transforme les silences et porte la vulnérabilité en étendard. Rencontre sensible.
La première fois que j’ai vraiment écouté la musique de Mélissa Laveaux, c’était en concert le 11 novembre 2023 à l’occasion de la carte blanche d’Alice Diop au Centquatre-Paris. Cadre royal. Je me souviens des lumières bleues puis violettes de la scène sur son visage. De sa voix, de sa guitare et de son rire pendant les interludes. Des sourires et de la complicité avec les membres de son groupe. De la connexion avec le public. Je me souviens aussi de ce que j’ai ressenti, et qui ne m’a pas quitté depuis que j’écoute sa musique : le sentiment d’être emmitouflée par une présence rassurante, qui donne une furieuse envie de bouger la tête, les bras puis l’ensemble du corps et de se laisser aller. C’est ça la danse. Être touchée par la vie, se laisser aller autant que se laisser vivre, laisser la vie en soi s’exprimer et suivre son propre rythme… C’est miraculeux de se laisser toucher par les choses et par les gens, quand tout pousse à être dans le contrôle. Pour Mélissa Laveaux, artiste, musicienne, autrice, compositrice, interprète et productrice, la danse relève du sacré.
Née à Montréal au milieu des années 1980, Mélissa Laveaux grandit au sein d’une famille haïtienne à Ottawa, avant de s’installer à Paris à la fin des années 2000. Ses quatre premiers albums – Camphor & Copper (2008), Dying is a Wild Night (2013), Radyo Siwèl (2018) et Mama Forgot Her Name Was Miracle (2022) – dessinent une musique hybride à la croisée des sonorités et influences multiples qui l’ont nourri : folk, blues, jazz, rock, pop ainsi que musiques haïtiennes modernes.
De sa conception dans des entrailles cancéreuses au diagnostic d’une sclérose en plaques primaire et progressive il y a deux ans, At My Softest, I Am Most Dangerous, son cinquième album raconte quarante années de danse avec la mort. Sorti le 20 mars chez Twanet/Revolta, cet album, le plus autobiographique et personnel de l’artiste à ce jour, explore les tensions entre la douceur des mélodies et de la voix et les histoires de violence, de résistance et d’effacement auxquelles elle a dû faire face dans sa vie intime. Avec Mélissa Laveaux, frôler la mort donne l’impression de vivre mille fois. Ensemble, nous avons discuté de son enfance, de la genèse de ce nouveau projet et des silences qu’il lui a permis de transformer.
La vulnérabilité est un asset qui me rend encore plus forte.
Mélissa Laveaux
Manifesto XXI – Ça fait bientôt une semaine depuis ton concert à la Gaîté Lyrique, à Paris. J’ai envie de commencer cette discussion en te demandant comment tu te sens aujourd’hui.
Mélissa Laveaux : Je suis épuisée, mais je vais bien. La Gaîté Lyrique, c’était vraiment un gros truc. En particulier parce que ma sœur, la seule personne de ma famille à qui je parle encore avec ma cousine, était présente pour assister à ce tournant artistique. C’était le premier concert où elle m’a vue jouer en full band. C’était aussi sa première fois en Europe, et à Paris. Ma famille étant haïtienne, il y a une sorte de fatwa sur la France, donc voir la Tour Eiffel ou manger de la cuisine française n’a absolument pas fait partie du plan (rires) !1 Je lui ai fait goûter les cuisines que j’adore : kurde, éthiopienne, etc. !
Elle a rencontré tes ami·es, j’imagine ! Comment ça s’est passé ?
C’était fun de la voir évoluer dans mon univers. Mes ami·es étaient comme « she’s like RuPaul, she’s iconic, c’est toi mais en augmenté ! » (rires) Et en même temps, très émouvant. Pour moi, ce concert, c’était vraiment une rencontre entre ma sœur et ma famille choisie. C’était très engageant mais j’étais vraiment motivée ! Donc même si j’ai littéralement eu une heure de sommeil, parce j’avais préparé mon appartement pour accueillir ma sœur avant d’aller la chercher à l’aéroport à 7h, que j’avais eu des interviews, les balances, le concert puis l’after, j’ai passé un très bon moment. J’étais remplie de bienveillance et d’amour. Le public aussi l’était. Et même si en regardant les vidéos, je suis très critique envers moi-même, je vais rester sur how it felt more than how I performed [comment je l’ai vécu et ressenti, plus que sur ma performance].
Ta sœur était aussi la narratrice du concert puis elle t’a rejoint sur scène. Vous avez pu discuter un peu ?
Oui, avant le concert ! On a eu des discussions très intéressantes sur notre enfance ou sur ma carrière en tant qu’artiste. Ma sœur a quand même réussi à me rappeler que j’étais encore éligible pour reprendre médecine ! Ça montre comment ma famille n’a jamais vraiment considéré ma carrière artistique comme une carrière véritable, avant que je ne commence à passer à la télévision au Québec ou à faire des tournées internationales, notamment en Haïti où j’ai été tête d’affiche. Même si ma carrière est devenue rentable, ça reste quand même très mal vu d’être chanteuse. Les chanteuses sont considérées comme des prostituées, au sens propre comme figuré de vendre son âme ! Vu l’ère dans laquelle on se situe, avec l’affaire Epstein, ou bien les célébrités qui se positionnent avec Jeff Bezos, je me dis que mes parents n’étaient pas tout à fait parano (rires) !
Pas faux (rires) ! Est-ce que la présence de ta sœur à ce concert a changé quelque chose dans votre relation ?
Oui, et ça m’a fait du bien parce que ça a confirmé que j’avais une carrière solide. Ça fait vingt ans que je fais de la musique entre le Canada et la France. Pour être encore là, j’ai fait beaucoup de sacrifices. J’ai fait en sorte de devenir indépendante. Je compose, j’écris et je produis mes chansons. Elle a pu voir que j’avais pleinement investi mon argent, mon cœur et mon temps pour cette carrière ! Et en même temps, elle a aussi vu que j’ai multiplié mes activités. On a du merch maintenant. J’écris des articles, je suis en train de travailler sur une série documentaire, etc. Elle n’est plus inquiète pour moi. Alors qu’avant, elle l’était tellement que de temps en temps elle m’envoyait un petit quelque chose de peur que je manque. Elle est fonctionnaire, elle est avocate donc elle se dit que je pourrais avoir plus d’argent mais elle voit que j’ai une carrière solide. Ça m’a rassurée de l’avoir rassurée.
On a beaucoup de choses en commun, et pourtant on se connaît peu. Je crois que c’est même la première fois qu’on prend vraiment le temps d’échanger en one-to-one. Il y a un truc que je ne cesse de demander aux nouvelles personnes que je rencontre en ce moment et j’ai envie de te poser la question : c’était quoi, tes rêves d’enfant ? Les rêves de la jeune Mélissa dans sa chambre à Toronto avant d’arriver à Ottawa ?
Je voulais être peintre le week-end et ballerine en semaine ! I’m neither of those things [je ne suis rien de tout ça] et en plus, je dessine très mal. Mais je fais souvent du graphisme, j’ai réalisé moi-même toutes les affiches de la tournée, parce qu’il faut bien faire des économies (rires) ! Toute mon adolescence et mes premières années universitaires, j’ai travaillé dans un bureau, donc j’en garde les compétences. À 10 ans, j’ai dactylographié le master 2 de ma mère, donc I’ve always been on computer [j’ai toujours été une geek].
Quand la musique est-elle arrivée, alors ?
J’ai touché ma première guitare à l’âge de 12 ans en rentrant d’Haïti. Mon père m’en avait acheté une puis m’avait donné des partitions de guitare qu’il avait photocopiées en me disant « ok débrouille-toi avec ça maintenant ! ». J’ai abandonné puis repris selon mon état émotionnel et mes études. À la fac, j’ai participé à un open mic et j’ai commencé à rencontrer d’autres musicien·nes. J’ai enregistré la version zéro de Camphor & Copper, mon premier album, et je l’ai posté sur mon Myspace. C’est comme ça que mon premier label m’a repérée. J’avais commenté un post de Spleen2 qui avait un collectif de musiciens qui s’appelait The Black & White Skins, et c’est comme ça que j’ai fait ma première scène à Paris. Les gars de son label m’ont proposé de jouer dans l’une de leurs soirées à la Flèche d’Or originale. Je suis vraiment une OG !
Dans un portrait de Missy Elliott pour son premier album Supa Dupa Fly, écrit en 1997 par Hilton Als, un critique américain que j’adore, elle dit : « I didn’t want to just be an artist and let someone else have all that control over me. I knew I would have to produce. » [Je ne voulais pas être une simple artiste et laisser quelqu’un d’autre exercer un contrôle sur moi. Je savais qu’il faudrait que je sois ma propre productrice.] Depuis ton quatrième album, tu as décidé d’ouvrir ton propre label [Twanet, créé en 2022] et de t’autoproduire complètement. Qu’est-ce que ça a changé dans ta manière de faire de la musique ?
En écoutant les premières maquettes du projet, ma manageuse m’a dit que mon game avait level up ! Je crois que c’est ça. Avoir mon propre label et m’autoproduire, ça m’a poussée à être un peu plus décisive et vocale par rapport à ce que je voulais pour le produit final. J’ai toujours fait des choix artistiques par rapport à ce que je voulais entendre et non par rapport à la limite de mes compétences car je sais que je pourrai toujours trouver quelqu’un·e pour faire ce que je ne peux pas. Mettre mon propre argent sur des productions, ça veut dire qu’à la fin de la journée, c’est moi qui peux dire « en fait, je n’aime pas ! ». C’est beaucoup plus de travail, mais ça rémunère mieux et ça m’a donné beaucoup plus de voix et de liberté.
Ça te donne la liberté de choisir les personnes avec qui tu travailles aussi.
Oui, et j’ai une superbe équipe ! Je travaille avec les mêmes personnes depuis seize ans maintenant. Ça s’agrandit mais je n’ai tej personne (rires). Après ma première expérience – les deux premières années avec ces deux mecs qui avaient des comportements à la limite du #MeToo –, je me suis dit « we’re not doing that again [on ne refait plus ça] » !
Je crois que la peur peut t’apprendre quelque chose.
Mélissa Laveaux
Je trouve le titre de ton dernier album extrêmement puissant : At My Softest, I Am Most Dangerous [Dans ma forme la plus douce, je suis la plus dangereuse]. On dirait un mantra, une prière, une manifestation et un constat à la fois. Ça m’a tout de suite fait penser à ce que j’ai ressenti en lisant When I dare to be powerful. Women so empowered are dangerous [Quand j’ose être puissante. Les femmes si puissantes sont dangereuses] d’Audre Lorde. Comment t’est venu le titre du projet et quelles étaient tes intentions ?
C’est un album autobiographique. Je voulais un titre qui montre que la vulnérabilité est un asset qui me rend encore plus forte. Quand j’étais petite, j’étais fan de Oprah. Je me souviens d’une femme qui était passée dans son émission pour parler de son livre, sur le pouvoir de la peur. Elle disait que la peur, c’est quelque chose que tu ressens pour signaler à ton corps que tu es en danger mais que tu peux t’en sortir. Ce n’est pas quelque chose de mal. J’aime beaucoup la phrase « freedom means no fear » [la liberté, c’est de ne pas avoir peur] de Nina Simone, mais en même temps, j’aime bien que la peur soit un peu comme la honte.
Qu’est-ce que la peur t’apporte ou t’a apporté dans ta vie ?
Je crois que la peur peut t’apprendre quelque chose. Toutes les blessures que j’ai eues m’ont appris quelque chose. Ça ne veut pas dire que je les méritais, ni qu’il faut absolument être blessé·e pour apprendre quelque chose, juste que j’en ai fait quelque chose d’autre, de positif. Je sais maintenant que ce n’est pas à cause de ces blessures que je vais mourir. Ces blessures sont des anecdotes qui expliquent la manière dont je suis.
Dans cet album, il est aussi question de ta rencontre avec la maladie.
Oui, par rapport à la sclérose en plaques, je voulais aussi un truc qui signifie « I’m not afraid of dying, I’ve seen death many times and I’ve talked to ghosts many times » [je n’ai pas peur de mourir, j’ai vu la mort et parlé à des fantômes de nombreuses fois]. Ce n’est pas ce qui me fait le plus peur ! C’est encore une fois de l’information qui me sert à avancer. Avec cet album, j’ai pris les risques qu’il fallait prendre. Plus on prend des risques, plus on peut aller loin. Je crois vraiment à ça. Après, c’est vrai qu’en ayant une maladie qui demande que tout ce qu’on fasse, c’est dormir, bien manger, méditer, faire du sport, je prends énormément de risques. Je passe mon temps à faire mille trucs parce que je suis animée par la vie. Avant la maladie, je vivais déjà dans l’urgence, mais maintenant je suis encore plus dans l’urgence de faire des choses, d’en raconter, d’en vivre, et de bien les faire, sans jamais me priver de tenter des trucs !

J’ai quitté Instagram en fin d’année dernière mais j’ai découvert que tu sortais un nouveau projet grâce à une playlist nouveautés sur Deezer dans laquelle se trouvait « yemaya » début janvier. J’étais hyper contente, j’en avais besoin. Depuis, l’écoute de l’album m’accompagne, me fait du bien alors que / parce que je sais qu’il vient de choses douloureuses. Mais elles ont été sublimées et c’est très inspirant de se dire que c’est possible. J’aimerais qu’on parle un peu de ton processus créatif. Entre l’écriture, la composition et l’orchestration musicale, comment fonctionnes-tu ?
Je commence toujours mes chansons toute seule, et je ne dissocie pas la composition de l’écriture. Quand j’ai une chanson, j’ai une ritournelle en tête. Après ça, je rajoute ma guitare, puis j’essaye de trouver une rythmique. Sur Logic, je vais sampler une guitare de référence ou mixer avec ce que je compose déjà, puis je commence à faire des maquettes que j’agrémente par la suite.
Pour ce nouveau projet, comment ça s’est passé ?
J’ai commencé l’album quand j’étais en résidence au Château de Monthelon où Lhasa de Sela, une artiste que j’adore, a séjourné pour son album The Living Road, sorti en 2003. J’y ai écrit les premiers morceaux « do as i say » et « black ice ». Le premier est sur mon coming-out à mes parents et le deuxième sur un accident de voiture qu’on a eu quand j’avais 3 ou 4 ans. Après ça, j’ai fait une tournée en Afrique du Sud, au Zimbabwe, puis une formation en permaculture au cours de laquelle je me suis donné comme challenge d’écrire des chansons en quinze minutes à la pause déjeuner tous les jours (rires) ! Et c’est devenu la base de certaines chansons. Mais j’ai vraiment commencé l’album quand j’étais en camp d’écriture à Lyon et que j’ai rencontré Lister Haussman. Ensemble, on a composé « manman brigitte », et ça a vraiment matché donc on a continué ! J’ai demandé à Sébastien (Richelieu), mon meilleur ami, de m’accompagner à l’écriture et à la réalisation du projet aussi. On a fait ça à la maison où on se voyait. J’étais censée composer avec Clémence Gabriel, une amie, mais ce qui s’est passé, c’est qu’elle a fait à manger et moi j’ai composé. Dans les faits, elle n’a pas composé, mais elle m’a nourri émotionnellement, un peu comme si c’était la doula de naissance de certains morceaux. « the rain, the dogs, the beach, the ghost » et « the hideout » ont été faits en sa présence. Puis Cassandre, ma sœur, m’a envoyé des audios pour donner du contexte, comme une conteuse le ferait. Je n’aurais pas réussi à faire exister ces morceaux si je n’avais pas été accompagnée de ces personnes.
Pour revenir à la collection d’essais d’Audre Lorde, dont j’ai parlé un peu plus tôt, dans l’un d’entre eux, The Transformation of Silence into Language and Action [La transformation du silence en langage et en action], elle écrit : « I have come to believe over and over again that what is most important to me must be spoken, made verbal and shared, even at the risk of having it bruised or misunderstood. That the speaking profits me, beyond any other effect. I am standing here as a Black lesbian poet, and the meaning of all that waits upon the fact that I am still alive, and might not have been. » [Je suis de plus en plus convaincue que ce qui est essentiel pour moi doit être mis en mots, énoncé et partagé, et ce même au risque que ce soit éreinté par la critique et incompris. Parce que parler m’est bénéfique d’abord et avant tout. Je suis ici, debout, comme poète Noire lesbienne, et tout cela prend un sens encore plus fort parce que je suis toujours en vie, alors que j’ai bien failli ne plus l’être.]3 Quel(s) silence(s) cet album t’a-t-il permis de transformer ?
Hmm, très bonne question. Je pense que la chanson sur ma naissance, « the hideout », écrite du point de vue de ma mère, and « do as i say », sur mon coming-out à mes parents, sont très liées. Je fais parler ou parle à des gens à qui je ne parle plus, et à qui je n’ai aucune envie de parler et c’est très bien comme ça. J’ai une énorme communauté haïtienne autour de moi, donc l’homophobie n’est clairement pas haïtienne, mais propre à mes parents. J’y ai intégré les mots que ma mère a eus à propos de ma naissance : « Je n’ai rien senti, j’ai trop poussé, c’est après que tu m’as fait mal. » C’est un peu la métaphore de notre relation. Ma sœur m’a dit : « Toi, tu étais la bonne enfant, en accord avec ce qu’iels disaient et voulaient, sauf si tu faisais un truc artistique. Pourquoi tu penses qu’iels étaient si en colère quand tu as décidé de faire de la musique plutôt que de la médecine, et que tu as décidé d’être lesbienne plutôt qu’hétérosexuelle ? » Iels me voyaient mieux que ce que j’étais, et en même temps, comme je leur dis dans le morceau, « you miss the person that I became » [vous ratez la personne que je suis devenue]. Dommage pour vous.
Dans toutes les communautés autochtones, les personnes queers et trans sont les plus spirituelles. [Être queer est la chose la plus naturelle, la plus traditionnelle qui soit].
Mélissa Laveaux
Être noire et d’autant plus queer et lesbienne, ça offre un boulevard pour redéfinir les cartes, les règles du jeu, voire ne plus jouer aucun jeu et juste être.
Black queerness is the blueprint [être noir·e et queer, c’est la base] ! De toute manière, blackness is the blueprint [être noir·e, c’est la base]. Déjà, historiquement, tout le monde vient d’Afrique parce que c’est le berceau de l’humanité. Ensuite, pendant la traite négrière et l’esclavage transatlantique, pour casser les gens, la première chose que les colons et les esclavagistes ont faite, c’était de couper les gens de leur religion, de leurs rites et de leur spiritualité. Les premières personnes assassinées, c’étaient les leaders spirituel·les. Dans toutes les communautés autochtones à travers la planète, les personnes queers et trans sont les plus spirituelles. On les considère comme ayant plus de connexion au monde des esprits, parce ce que ce sont celles qui ont la clairvoyance de voir qu’elles n’étaient pas dans le corps qu’on leur prêtait. C’est pour ça que je considère que being queer is the most natural thing I could possibly do, is the most traditional thing I could do [être queer est la chose la plus naturelle, la plus traditionnelle qui soit] ! The first drag queens were enslaved women. It was us first. [Les premières drag queens étaient des femmes esclavisées. C’était nous les premières.] Marsha P Johnson. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’autres communautés qui font le travail, je dis juste juste ma vision : being queer is the blueprint [être queer, c’est la base]. Quand on me demande si je me vois comme noire ou lesbienne, je réponds que je me vois comme une lesbienne noire ! Je ne vois pas ces choses de manière indissociable.
Et aujourd’hui, avec tout ça, à quel jeu est-ce que tu as encore envie de jouer ?
Pour moi, le mot play est très important. C’est même sacré. Quand on monte sur scène, je dis à mon groupe : « We’re gonna have fun, we’re gonna play! » [On va s’amuser, on va jouer !] La musique, c’est une carrière où tu joues. C’est essentiel pour moi et c’est pour ça que je suis joyeuse quand je suis sur scène. Je ne suis pas seulement en train de jouer avec des instruments, je joue avec mon public et je l’invite à la légèreté. J’ai envie que mon public voie l’aspect ludique de sa vie. Et je trouve que c’est encore quelque chose de très queer. On appartient à une communauté et on est soutenu·e dans sa communauté parce qu’on se ramène de la joie. Even in grief we’ll bring each other a huge amount of joy! [Même dans la peine et le chagrin, on s’apportera mutuellement beaucoup de joie !]
À quel jeu tu n’as plus aucune envie de jouer ? Et au contraire, quel nouveau jeu ou rituel as-tu adopté ces dernières années ?
Je n’essaye plus de répondre à ce que the white standard of what being a hot lesbian means [signifie être une lesbienne sexy dans un cadre blanc]. J’ai passé beaucoup d’années sur les applis de rencontre et quand je vois ce qu’il y a, je pense que I don’t need to date anybody racist [je n’ai pas besoin de dater des racistes] ! Je ne vais pas chercher la validation là où il n’y en a pas pour moi.
En rituel, la danse ! Je fais en sorte de danser tous les jours ! Quand mes ami·es sont déprimé·es, je leur demande « have you danced today? » [s’iels ont dansé aujourd’hui]. Je vois vraiment le sacré dans la danse. Quand on me dit « c’est morbide comme album », je réponds « ouais, et t’es toujours en train de danser dessus en fait ! ».
Ça veut dire quoi pour toi « être soi-même » ?
Being yourself means that people like what you do [être soi-même, ça veut dire que les gens aiment ce que tu fais]. Les gens connectent avec toi quand t’es plus toi-même, pas quand t’essayes d’être une autre personne.
Et pour finir, trois mini questions auxquelles répondre du tac au tac !
Ok ! (rires)
Ton obsession musicale du moment ?
Slayyyter. Ses morceaux « DANCE… », « CRANK et « BEAT UP CHANEL$ ».
Ton dernier repas avant de mourir ?
Un gâteau mochi que j’adore faire avec de la farine de riz.
Ton dernier mot avant de mourir ?
Entre un juron type « Peace out bitch! » et une citation de Toni Morrison, « everything I’ve ever lost suddenly came back to me » [tout ce que j’ai perdu, et tous·tes ceux et celles qui m’ont quittée, sont soudain revenu·es à moi].
- Après son indépendance en 1804, arrachée par des révoltes successives de personnes esclavisées, la France a obligé Haïti à lui verser des indemnités compensatoires équivalentes à des centaines de millions d’euros, qui ont notamment permis de financer la Tour Eiffel ainsi qu’une grande partie de l’économie française, ce qui a durablement appauvri l’île. ↩︎
- Musicien, ancien candidat de The Voice, depuis accusé d’agressions sexuelles. ↩︎
- Traduit de l’anglais (États-Unis) par Magali C. Calise (In : Sister Outsider. Essais et propos d’Audre Lorde, Éditions Mamamélis, 2003). ↩︎
Interview : Christelle Bakima Poundza
Relecture et édition : Sarah Diep
Image à la une : © Elijah Ndoumbe