Il y a quelques mois, la DJ et curatrice Tina Tornade (Armelle Poungui) publiait en collaboration avec Consentis un post intitulé « Comprendre hier pour écouter demain ». Elle y revient sur les racines noires des musiques électroniques, dont on connaît encore trop peu l’histoire et la portée contestataire, et se penche sur les particularités de l’amapiano sud-africain. Voici l’article dans sa version longue.
Tina Tornade (Armelle Poungui) est une DJ, productrice, et auteure pour Consentis, également curatrice sonore et voix radiophonique passionnée, à la croisée des musiques diasporiques et de la culture club. Elle a été résidente du club parisien Glazart, où elle a pensé la programmation de plusieurs soirées, mettant en avant des talents BIPOC et/ou queers qui, comme elle, portent des approches afropéennes de la musique club.
Les musiques électroniques, héritières des sonorités organiques et analogiques, se sont construites sur un patchwork de bruits, de samples et de boucles rendues possibles par la technologie. Leurs rythmiques et leurs structures mélodiques prennent racine dans les musiques afro-descendantes telles que la soul, la disco et le hip-hop, tout en empruntant à l’énergie du krautrock et à la créativité de l’improvisation jazz.
Ces musiques noires ne relèvent pas d’une simple influence : elles émergent des réalités socio-économiques de Detroit et Chicago, deux villes durement touchées par les crises pétrolières et la désindustrialisation des années 1970. Ces sons ont été façonnés par des communautés noires et queers, essentiellement dans les clubs des zones urbaines désertées. Pourtant, leur histoire est souvent réduite à leur explosion en Europe, occultant leurs origines. La musique est un marqueur social et plus encore : c’est un art créateur et porteur de sens. C’est un vecteur de mémoire, d’émancipation et de transformation. Il est crucial de leur reconnaître ces qualités pour en saisir le rôle transformateur et comprendre comment elles évoluent aujourd’hui.
La musique avance depuis la fin des années 1970 par métissages multiples, le disco et le hip-hop étant les premiers produits de ce phénomène nouveau, ou tout du moins dont la nouveauté se manifeste au travers des techniques utilisées (mix et sample) qui rendent le métissage plus direct et plus visible encore qu’il n’a pu l’être dans le passé.
Guillaume Kosmicki1
À Chicago et Detroit, dans un contexte de marginalisation économique, sociale et raciale, les communautés noires et queers ont créé des sons révolutionnaires et empreints de résilience : la house et la techno. Dans les années 1970, le déclin industriel à Chicago exacerbe la précarité des populations noires et latino-américaines, déjà marquées par la ségrégation, le chômage et les discriminations systémiques. Les luttes antiracistes, malgré l’élan du mouvement des Black Panthers, sont freinées par les assassinats des derniers leaders des droits civiques. Le climat est à la résignation et à la frustration. Parallèlement, les communautés queers, marginalisées et invisibilisées, se mobilisent dans un pays où l’homosexualité reste illégale jusqu’à la fin des années 1960 — un contexte explosif qui mène aux émeutes de Stonewall en 1969. À Chicago, des groupes comme le Gay Liberation Front s’organisent, mais les violences restent omniprésentes.
Dans ce contexte, la house naît dans les clubs des quartiers périphériques de Chicago, offrant un refuge aux populations noires et queers. Ces lieux deviennent des espaces de libération et de célébration, où la musique transcende les oppressions raciales, de genre et d’orientation sexuelle. Le musicologue Guillaume Kosmicki, dans son ouvrage Musiques électroniques. Des avant-gardes aux dancefloors, précise : « La house, dans les clubs et les radios où elle émerge, est une musique communautaire : celle des Afro-Américains et celle des gays. »
À Detroit, la désindustrialisation et la fuite des populations blanches vers les banlieues laissent une ville en ruine. L’exode vers la Californie du label Motown en 1972 marque la fin d’une époque prospère, laissant place à un désert économique où subsistent les populations marginalisées. C’est dans ce décor post-industriel qu’émerge la techno Detroit au début des années 1980, portée par des avancées technologiques telles que l’invention des boîtes à rythmes TR-909 et 808, ou des synthétiseurs analogiques. Inspirés par le futurisme et décriant l’aliénation des ouvriers par les machines, des artistes comme Derrick May utilisent ces outils musicaux pour donner forme à leur propre vision de la catharsis et de l’émancipation. Ils forgent un son futuriste, dur, mécanique et rugueux.
Cet héritage politique est resté, il est repris et revendiqué dès les années 1990 par des figures comme Underground Resistance. Le label iconique de Jeff Mills, Mad Mike et Robert Hood promeut l’indépendance face à l’industrie musicale qui favorise déjà l’appropriation culturelle de leur musique, déconnectée de la réalité de Detroit. Ils luttent activement pour recentrer l’attention sur la musique et leur message en restant anonymes au profit du collectif. La couleur de leur son est brute et militante, en écho aux luttes sociales et économiques des communautés dont ils revendiquent l’héritage. La mémoire occupe une place centrale dans ces esthétiques musicales, sur les plans à la fois symbolique et technique. Le sampling et le blending, piliers des musiques électroniques, permettent de créer à partir de sons préexistants. Pour Guillaume Kosmicki, « les morceaux de house, issus essentiellement du sample, sont destinés par la suite à être mixés ou même potentiellement à être samplés de nouveau, ils assument l’héritage des dix années qui ont précédé la house, dans cette voie (le dub, le hip-hop et le disco) ».
Un sample raconte l’histoire du son dont il provient tout autant que celle du morceau qu’il contribue à façonner. Il archive une note, une mesure ou un rythme, témoins d’un contexte social et politique. Grâce au sampling, les morceaux deviennent des récits sonores réinterprétés et investis d’une symbolique nouvelle. Les musiques afro-descendantes et électroniques, toutes deux structurées par des figures de répétition, s’inspirent des rythmes et de l’âme des musiques noires qui les ont précédées, tout en les réinventant. Elles permettent ainsi de réactiver et réactualiser ces héritages pour créer des formes nouvelles et tisser des récits communs, qui résonnent entre hier, aujourd’hui et demain.
L’amapiano : bien plus qu’une culture club
Depuis l’arrivée de la techno et de la house, y a-t-il eu de nouveaux genres ayant autant marqué les musiques électroniques ? Pour moi, un nouveau genre musical est caractérisé par : le temps et la pérennité de ce dernier, son caractère innovant, l’échelle de personnes qu’il touche et l’espace physique qui le fait résonner (lieux de vente de cette musique, salles de diffusion, etc). Si ces trois variables se rencontrent, on peut à mon sens véritablement parler de genre, et non de mode ou de tendance.
Selon moi, il reste difficile de prendre du recul pour observer les évolutions esthétiques dans le monde de la musique entre les années 2010 et 2020. Les réseaux sociaux et les géants de l’industrie, comme YouTube et Spotify, ont largement accéléré la mondialisation musicale. Les nouvelles esthétiques se diffusent à une vitesse fulgurante, à l’image des tendances et des formats des morceaux qui deviennent de plus en plus courts. Éphémères, elles laissent rapidement place à autre chose. Une des pistes qui explique ce phénomène tient à Internet, qui, lorsqu’on le considère comme un territoire digital, efface les distances entre les individus et rend l’information plus accessible à toustes. On pourrait parler de déterritorialisation2. Mais Internet n’arrive pas — du moins pas encore — à créer un espace physique tangible pour la musique. Il ne permet pas à cette dernière de proliférer dans des lieux de vente ou des salles de diffusion : il ne crée pas de scènes. Je pense qu’Internet peut les amplifier, mais qu’il ne peut pas les construire uniquement à partir de connexions numériques.
Le seul genre ayant à mon sens réussi à faire consensus est l’amapiano. La gqom, comme sous-genre de la house et de l’afro house plus précisément, a favorisé son arrivée, mais l’amapiano est un phénomène qui a touché un territoire beaucoup plus vaste et de plus nombreuses personnes.
L’amapiano est un genre musical sud-africain, dont l’origine est datée de 2012 entre Soweto à Johannesburg et Pretoria. Il se distingue par son tempo autour de 115 bpm, l’utilisation de synthétiseurs qui viennent du jazz (Rhodes, Wurlitzer), le son caractéristique de la basse log drum (preset qu’on trouve notamment sur le logiciel de production FL Studio) et la polyrythmie des morceaux. On peut dire qu’il est à l’intersection de la deep house, du jazz, de la soul, de la lounge et du kwaito, et de la bacardi house. Sa structure rythmique vient des rythmes traditionnels zoulous mais aussi de tout une grande culture de la danse. L’amapiano, bien plus qu’une culture club, est un lifestyle qui imprègne les espaces intimes, publics et le quotidien des Sud-Africains, à la différence de la house et de la techno de Detroit. On parle bien de genre car l’amapiano est situé : il est né dans les townships, quartiers pauvres des villes sud-africaines. L’apartheid a relégué, par des processus judiciaires et urbains, les populations noires vers ces zones pauvres et excentrées des villes. L’amapiano est né dans le contexte socio-politique post-apartheid : il y est donc indirectement lié et c’est la raison pour laquelle ses racines sont indissociables d’un contexte historique.
Une musique cathartique post-apartheid
L’amapiano vient du jazz, qui, en Afrique du Sud, a été utilisé comme une arme de résistance anti-apartheid. Ce dernier avait été mis en place entre 1948 et 1994, époque pendant laquelle de nombreuses figures, dont la plus connue, Nelson Mandela, ont lutté pour les droits des personnes noires. Durant cette temporalité, des musiciens du jazz et de la culture populaire, comme Miriam Makeba, Letta Mbulu ou Hugh Masekela, ont fermement pris position contre l’apartheid et les discriminations à l’endroit des communautés noires du pays. Certains d’entre eux et elles ont même dû se réfugier à l’étranger pour leurs positions politiques. Le Free Nelson Mandela Concert qui a eu lieu le 16 avril 1990 au Wembley Stadium à Londres a été un tournant dans l’histoire de l’apartheid et a contribué à y mettre fin. Nelson Mandela était emprisonné depuis 1962, et bien qu’il ait déjà acquis une notoriété internationale comme symbole de la résistance contre l’apartheid, il n’avait pas encore été libéré. Le concert visait à attirer l’attention du monde entier sur la situation de Mandela et à exercer des pressions sur le gouvernement sud-africain pour qu’il le libère.
Les vocaux, qui ont la part belle dans le genre amapiano, sont aussi inspirés du gospel ou du genre appelé negro spiritual – qui a donné naissance au jazz. Beaucoup de vocalistes d’amapiano sont aussi des chanteurs de gospel dans les églises. L’amapiano incarne la résilience collective et la créativité des communautés autrefois opprimées, tout en offrant une plateforme pour exprimer les réalités contemporaines de l’Afrique du Sud.
Ces musiques sont des réponses aux processus de domination et de silence imposés par l’histoire coloniale et hétéronormative. Et tout comme le jazz, la house, la techno ou le rock avant lui, l’amapiano tire sa force et son aspect fédérateur de cette volonté de guérison collective face aux oppressions.
Il est l’héritier d’une grande lignée de musiciens et musiciennes engagé·es pour les droits des personnes noires. L’amapiano porte en lui une histoire, une charge émotionnelle et politique puissante qui résonne à l’échelle globale. On peut le voir comme un véritable vecteur de catharsis pour les artistes locaux·les, mais aussi comme un outil créateur de sens pour ceux et celles qui le font vivre par leur écoute. Car il est joué et inventé aujourd’hui par les adolescent·es sud-africain·es qui se reconnaissent et s’identifient à cette histoire et la symbolique qu’il porte. L’amapiano valorise la collaboration, rassemblant vocalistes et producteurices dans une démarche collective où chacun·e est mis·e en lumière dans les crédits multiples.
Et je pense que ce n’est pas un hasard si c’est l’un des seuls genres à s’être distingué dans l’océan de nouveautés stylistiques musicales dont le monde est abreuvé. Ces musiques sont des réponses aux processus de domination et de silence imposés par l’histoire coloniale et hétéronormative. Et tout comme le jazz, la house, la techno ou le rock avant lui, l’amapiano tire sa force et son aspect fédérateur de cette volonté de guérison collective face aux oppressions.

Prendre soin, c’est aussi lutter contre l’oubli
Les musiques électroniques ont une histoire si dense, si complexe, qu’on ne peut pas les réduire à leur simple explosion dans les clubs européens. De la house à la techno, puis à l’amapiano, toutes sont nées de cette volonté de résister à une société coloniale, capitaliste et normée, qui cherche à contrôler les corps, les sexualités, et à effacer les voix marginalisées. Leur enlever leur aspect politique, c’est leur ôter leur relief, leur pouvoir de transformation, leur capacité à nous connecter à des luttes passées et à des futurs encore à imaginer.
Valoriser cette histoire, c’est donc bien plus que préserver un héritage culturel. C’est résister à l’effacement, c’est défendre une mémoire collective, c’est redonner de la substance à nos récits et leurs potentiels de réinvention. À travers la musique, l’amapiano, comme tant d’autres genres avant lui, continue de nous rappeler qu’il n’y a pas de futur sans mémoire. Pour mieux avancer ensemble, il est essentiel de cultiver cette mémoire, de la transmettre, et de faire en sorte qu’elle trouve écho pour les générations à venir.
Sources
Articles
• Aux sources de l’amapiano : origine, évolution et succès à l’international, par Lamine Ba, Butchie Seroto, paru dans Music In Africa le 23 février 2023, re-publié par #AuxSons le 30 octobre 2023
• La particularité des sonorités d’Afrique du Sud rappellent les traditions, la lutte et la résilience du pays, par Zita Zage, Global Voices, paru dans sa version originale (anglais) le 21 août 2024, dans sa traduction française le 30 septembre 2024
Vidéos éducatives
• The Story of Afro House – From Apartheid to Amapiano – Sub_Terrain Ep.8, BIMM Music Institute
• Freedom Sounds: From Kwaito to AmaPiano, Spotify
• Moonchild Sanelly Shows Us Inside The World of Amapiano, South Africa’s Sound of Freedom, Dazed
Livres
- Guillaume Kosmicki, Musiques électroniques. Des avant-gardes aux dancefloors, Éditions du Seuil, Paris, 2015. ↩︎
- Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Éditions de Minuit, Paris, 1980.
Dans cet ouvrage, les auteurs développent les concepts de déterritorialisation et de reterritorialisation, où la déterritorialisation désigne un processus par lequel une idée, une culture, ou une structure perd son ancrage dans un territoire donné, permettant ainsi un mouvement de transformation et de réinvention dans de nouveaux espaces. ↩︎
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Article : Tina Tornade (Armelle Poungui)
Relecture et édition pour cette version : Sarah Diep
Photo en couverture : Underground Resistance, 2010, 10 Critics in Detroit. Angie Linder.
Lire aussi : Le véritable punk est noir : retour sur un whitewashing

