Nuria Mokhtar : “Je ne veux pas sacraliser la souffrance, mais l’affronter”
Ode à la métamorphose, mais aussi aux zones de marginalité et aux figures qui les peuplent, l’artiste Nuria Mokhtar cherche à éclairer autrement les récits, représentations et narratifs des multiples communautés qu’elle habite. Nous l’avons rencontrée dans le cadre de l’exposition À fleur de peau, au MOCO Panacée à Montpelier, où elle présente l’installation Alana McLaugin — nommée d’après une boxeuse de MMA trans. Interview.
Jusqu’au 11 octobre prochain se tient au MO.CO Panacée, à Montpellier, l’exposition À fleur de Peau. Brillamment menée par la commissaire Anya Harrison, épaulée par Alexis Loisel-Montembaux, cette exposition collective rassemble une vingtaine d’artistes et près de 80 œuvres. Les plus récentes ont été produites pour l’occasion, quand les plus anciennes datent des années 70. Ulrike Ottinger et Lili Reynaud Dewar y cottoient Issy Wood, Stéphane Mandelbaum ou encore Ebun Sodipo. La sélection d’artistes s’illustre par sa diversité dans les genres, les mediums et les formes, et fait la part belle aux artistes féminines et queer.
Le titre anglais de l’exposition, “Under the skin”, emprunte son nom au film de Jonathan Glazer, dans lequel Scarlett Johansson incarne une alien à l’apparence humaine, séductrice et tueuse d’hommes. C’est par ce fil rouge que se déroule l’exposition : qui sont les monstres, et sont-ils si éloignés de nous ? Comment sont-ils socialement construits ? Quelles histoires intimes se cachent derrière cette figure ambigüe et multiforme ? Et surtout, de quelle façon celle-ci s’attaque-t-elle à notre capacité d’altérité ? En filigrane, l’exposition s’intéresse à la question de l’attirance / répulsion pour la monstruosité, et célèbre la place des marges dans notre société, en racontant combien ces figures, en bousculant l’ordre établi, en deviennent de véritables boussoles sociales.
Nous en avons profité pour échanger avec l’artiste Nuria Mokhtar, qui présente l’installation Alana McLauchlin — du nom d’une boxeuse trans de MMA — produite pour l’exposition.
Diplômée en 2025 des Beaux Arts de Montpellier, Nuria Mokhtar s’intéresse aux représentations et aux mythologies, antiques comme contemporaines. Ode à la métamorphose, mais aussi aux zones de marginalité et aux figures qui les habitent, son travail cherche à éclairer autrement les récits, représentations et narratifs des multiples communautés qu’elle habite. La place du corps est grande, celles des symboles aussi.
D’un trait parfois large et offensif, parfois léger et effacé, Nuria Mokhtar inscrit aussi bien sur les murs, le papier que dans le métal, des récits peuplés de personnages créaturesques. Du bout du crayon, et par une pratique figurative, elle transmet leurs histoires oubliées, pas assez racontées. Dans la pièce qu’elle présente au MOCO Panacée, il est aussi question d’histoires : celle intime de l’intéressée, la boxeuse Alana McLaughlin, mais aussi les récits multiples développés autour de ce personnage.

Ton installation au MO.CO Panacée fait partie d’une plus large recherche autour des boxeuses trans de MMA, comment en es-tu arrivée à travailler sur ce sujet ?
C’est venu de ma pratique personnelle des sports de combats, que j’ai eu la chance de commencer dans une association antifa de ma ville. Pouvoir pratiquer dans un cadre “safe” m’a permis de prendre conscience, par contraste, des choses qui avaient pu m’empêcher d’accéder à ces espaces dans des clubs plus traditionnels. Sont nées des réflexions sur l’accès au sport en tant que personnes trans, et la question de la pratique encadrée de la violence. Je ne cherche pas à mettre tous les clubs de boxe dans le même panier, ou à stigmatiser le sport en général — de nombreuses initiatives de sport populaire ou en non-mixité queer/trans existent en France et ailleurs.
C’est également les débats autour de la présence d’athlètes trans dans le sport féminin qui m’ont poussée à mener des recherches dans cette direction. J’ai rapidement découvert certaines des rares femmes trans qui ont pu être athlètes professionnelles dans les sports de combat, précisément le MMA. En l’occurrence, mes premiers travaux sur ce sujet on été Fallon Fox (2026), que j’ai eu l’occasion d’exposer aux Beaux-Arts de Paris dans l’exposition Des mots et des mondes cette année, et Alana McLaughlin (2026) que je montre en ce moment au MO.CO Panacée.
Est-ce que tu peux nous décrire ta pièce dans l’exposition, et nous expliquer de quelle façon tu l’as pensée ?
Pour la Panacée, je présente une installation murale de 500 x 350cm. Le mur est peint d’une couleur orange chaude assez naturelle, qui donne un impact visuel fort en entrant dans l’espace, sans pour autant fatiguer l’œil ou repousser complètement. Sur toute la hauteur du mur, j’ai dessiné Alana McLaughlin, combattante de MMA, femme trans athlète qui est le coeur de la pièce et lui donne son titre. Je l’ai représentée dans un moment de grande détermination et de courage, en utilisant une image en gros plan sur son visage prise au début de son seul combat télévisé, au moment où elle est face à son adversaire et attend le signal du début du premier round. Ça pose la base du ressenti que je veux donner : raconter des vécus d’oppression et d’injustice, des vies difficiles, mais par l’angle du courage et de la détermination. Je ne veux pas romantiser et sacraliser la souffrance, mais l’affronter.
Par-dessus le mur peint, de chaque côté du visage d’Alana, j’ai vissé deux plaques de fer d’environ 110 x 200 cm chacune. Leurs dimensions créent un rapport avec le corps du spectateur, en cherchant à rappeler, par exemple, des toilettes de bar ou de boîte de nuit : des espaces semi-publics, où des formes de promiscuité clandestine peuvent avoir lieu, mais aussi où des secrets sont partagés sur les murs par des milliers d’anonymes. Pour ça j’ai récupéré des images de graffiti de toilettes sur internet, que j’ai reproduites et gravées sur les plaques, avec quelques stickers illisibles. Ça me touchait de péréniser ces messages parfois mignons, parfois idiots ou injurieux. Enfin, j’ai utilisé ces plaques pour y aimanter une série de dessins produits sur toute la première moitié 2026, spécialement pour la Panacée. Ces dessins aux formats variés contiennent des transferts graphite de captures d’écran prises dans la vidéo du combat d’Alana. J’ai volontairement saisi des moments où la distinction entre son corps et celui de son adversaire devient floue, où leur position devient ambigüe, pour suggérer autant la lutte acharnée que des gestes plus sensuels. Cette ligne fine entre violence et sexualité m’intéresse beaucoup.
Pour moi ça bouclait quelque chose de faire ces liens entre des monstres mythiques du moyen-âge, cette combattante contemporaine discriminée en raison de son corps, des scènes d’affrontement aux faux airs de sensualité, dans des images qui ont persisté pour rester visible, et sur lesquelles l’effacement a laissé des traces définitives.
Les dessins, parfois à peine lisibles, montrent des scènes de lutte entre Alana et son adversaire. Ceux-ci sont liés à des illustrations de djinns ou d’autres monstres des mythologies perses, adaptées de sources historiques ou inventées, venant de recherches anterieures. La notion d’effacement est très importante dans la pièce, elle se manifeste dans ces dessins aux formes floues. Mon protocole de réalisation consistait à achever le dessin puis l’effacer entièrement plusieurs fois d’affilée : ça donne ces images brouillées, sales, où on distingue ce qui est représenté mélangé à tout ce qui l’a été avant. Cet aspect-là, ce qui apparaît visuellement quand une image est effacée, est une des clés de l’œuvre. Pour moi ça bouclait quelque chose de faire ces liens entre des monstres mythiques du moyen-âge, cette combattante contemporaine discriminée en raison de son corps, des scènes d’affrontement aux faux airs de sensualité, dans des images qui ont persisté pour rester visible, et sur lesquelles l’effacement a laissé des traces définitives. Malgré le fait que tout soit très fouillé, ce que je dis se passe de façon formelle, et jusque dans les détails.

Pour cette pièce, tu pars d’un fait bien précis : l’enquête fait partie de ta façon de travailler ? Pourquoi est-ce important pour toi de référencer autant ton travail ?
Je procède souvent à partir d’obsessions qui deviennent ensuite des pièces. Pour la Panacée, l’idée est arrivée alors que je travaillais sur Fallon Fox pour les Beaux-Arts de Paris. Mes recherches allaient des films d’horreur du début du siècle à des vidéos de combattantes féminines de MMA, en passant par des livres comme Nécropolitique de Achille Mbembe, ou même l’album Monster de Future. Je réfléchissais à la façon dont les mythes, légendes, contes et histoires populaires construisent ce qu’on appelle les monstres, les méchants des histoires, et ce qu’on fait socialement à ces personnages. Souvent, on va trouver des monstres qui font peur physiquement, qui ont une forme de différence marquée qu’on associe à la violence et à l’agression, et qui n’ont pas toujours le contrôle d’eux-mêmes — si on pense aux zombies. Il y a aussi les monstres cachés parmi les civils, ceux chez qui les apparences sont trompeuses. On voit par exemple comment, dans les débuts du cinéma d’horreur zombie aux US, les maîtres zombies (donc responsables de l’invasion) étaient souvent représentés comme des personnes asiatiques ou d’Europe de l’est, des communautés nouvellement immigrantes sur le territoire. C’est pareil avec la représentation de personnages arabes à Hollywood depuis 40 ans.
Faire ces liens, entre des types d’apparence ou d’existence et certains comportements violents ou abjects, a un impact dans la société et sur les vies de personnes bien réelles.
Ces tropes-là, comme celui du meurtrier qui assassine des femmes et se travestit en elles, parmi tant d’autres, participent à créer des paniques morales. Une grande partie des stéréotypes qui font du mal à la communauté trans, et qui ont profondément marqué les mentalité — notamment à propos des femmes transgenre — viennent de ce genre d’histoires : des personnages masculins associés au travestissement et montrés comme des prédateurs sexuels, meurtriers, par le biais desquels une forme de soulagement apparaît lorsqu’ils sont démasqués et humiliés. Faire ces liens, entre des types d’apparence ou d’existence et certains comportements violents ou abjects, a un impact dans la société et sur les vies de personnes bien réelles. J’ai aussi été très marquée par le texte de Susan Stryker, My Words to Victor Frankenstein above the village of Chamounix, dans lequel elle utilise l’histoire de Frankenstein pour en faire une voix trans qui se retourne contre son maître et retrouve le pouvoir. Mais il me manquait quelque chose qui ancre la pièce dans la réalité, une sorte d’anecdote de laquelle partir pour déployer tout ça, et Alana McLAughlin incarne tout ça : une vie abîmée par ce qu’on a projeté sur elle en raison de son corps, de sa transidentité. La question des femmes trans dans le sport ramène vite les gens à des réflexes appris, où ils s’imaginent que l’athlète est un homme qui se dissimule pour mieux dominer les femmes. Cet aspect est renforcé dans les sports de combat où il s’agit de violence.
Dans les parcours de Fallon Fox et d’Alana McLaughlin, on voit comme le regard sur la force physique d’une femme change quand on peut l’accuser d’être un homme infiltré. Toutes les recherches scientifiques sérieuses à ce sujet montrent que l’avantage biologique chez les femmes trans en parcours de transition et opérées est un mythe, et je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit dans mon travail. Mon but était de déployer tout ce que le terme monstre peut contenir. Le fait d’accorder autant d’importance à la recherche me permet de complexifier ce que je dis, et d’apprendre constamment. Mais ce qui compte pour moi, c’est d’arriver à montrer quelque chose qui soit riche, qu’on puisse lire en plusieurs couches, avec plusieurs points d’entrée.
Tu crées un parallèle entre les sports de combat et le kink, tu peux nous expliquer ?
Je fais ce lien par l’angle du consentement. Si on regarde les sports de combat comme un espace où la violence est choisie, encadrée par des règles et où les participant·es peuvent décider d’arrêter le jeu en cas de besoin, je trouve que le lien se fait rapidement. Dans les deux cas l’objectif n’est pas le même, mais il y a clairement des notions communes, comme la domination, la soumission ou la résilience. Le fait de trouver une aisance, et parfois même du plaisir dans la “zone de danger”, dans ce que le corps trouverait spontanément intolérable, prendre des coups, saigner, etc. Aussi dans la boxe, le fait de transpirer, de frapper, lutter, d’être en contact face à face avec un autre corps… il y a quelque chose qu’on peut vite lire comme sensuel.
Ça m’intéresse aussi de voir les choses du point de vue de pratiques de la marge. Au-delà de son aspect physique, la question de la violence en général renvoie à des souffrances sociales, comme la discrimination, la précarité ou l’injustice, qui sont vécues plus ou moins intensément par tous les corps. Dans ces espaces de violence choisie ou consentie, il y a une sorte de catharsis à avoir le contrôle sur la douleur, dans un cadre où on trouve un rapport avec ça qui ne soit pas subi comme il peut l’être dans la société. La communauté kink est très queer, bien que pas uniquement, et forme une marge au sein de la marge, en subissant des stigmates spécifiques parfois au sein même de la communauté queer. C’est différent pour les sports de combat, qui sont au contraire très valorisés, et associés à des valeurs masculines et de dépassement de soi. Mais ça reste des sports qui sont regardés d’un oeil différent, et je les ai découverts dans des contextes plutôt marginaux, d’éducation populaire au sport.
Créer ce rapport me permet de voir ce qui se croise dans ces deux espaces, et donc de réfléchir à la violence en général comme à quelque chose de contextuel, avec des paramètres variables. Le fait de frapper, d’étrangler quelqu’un ou le fouetter ne sera pas reçu de la même manière selon qui le fait à qui et dans quel contexte. C’est dans cette ambiguïté qu’est socialement construite la question de la violence légitime.

C’est une production que tu as pensée sur mesure pour l’exposition “À fleur de peau”, qui parle de monstruosité, notamment de la figure sociale du monstre. Comment sensont passés vos échanges avec la commissaire, Anya Harrisson et Alexis Loisel-Montambaux, son assistant d’exposition. Comment a évolué ta pièce, de quelle façon t’es tu emparée du sujet ?
Anya et Alexis ont eu l’occasion de voir mon travail quelques fois, et Alexis est venu voir mon diplôme de fin d’études en juin 2025. À l’époque, mes recherches avaient déjà trait aux esthétiques de la marge, aux questions de l’effacement et de la visibilité, et aux modes d’apparition des images. Ça se concentrait principalement sur l’étude des djinns, qui sont des créatures hybrides en cultures d’Islam. C’était un bon terreau esthétique pour envisager des corporalités plus libres, et réfléchir à quels corps sont relégués à la catégorie de “monstres”. J’ai aussi voulu réfléchir à ce qu’il se passe quand on est face à une représentation qui a été partiellement ou entièrement effacée, ce que la censure laisse comme traces physiques. Ça m’est notamment de représentations du Prophète Muhammad, dessinées dans des périodes politiques du Moyen-Age perse où la représentation des personnages sacrés de l’Islam étaient plus tolérée, et qui ont été altérées et très visiblement censurées à des époques postérieures, où la question n’était pas vue du même oeil. Certains questionnements sont encore présents dans mon travail aujourd’hui, ça m’intéresse toujours autant de réfléchir à ce qu’on a le droit de voir ou pas, de montrer ou non, et à quelles formes ça donne lieu.
Anya et Alexis m’ont approchée début novembre, je leur ai alors présenté mes recherches déjà en cours. Ils ont été très patients avec moi, en suivant les intrications de mon procédé de recherche qui passe parfois par des chemins de traverse. J’ai eu plusieurs discussions avec elleux au cours de l’hiver, ça a été des échanges assez fluides et un suivi que j’ai trouvé soigné et à l’écoute de mes intuitions.
Tu me parlais de ta volonté, avec cette œuvre, de rendre hommage : comment on fait pour rendre hommage sans canoniser ?
Pour moi ça se joue dans la posture qu’on adopte en rendant cet hommage et dans la façon dont on se situe. Quand je travaille sur des boxeuses trans, je suis moi-même une femme trans avec un rapport à ce sport, et il se trouve que j’ai les moyens de l’Art pour les mettre en valeurs. Je me place en tant que fan pour le faire, en partant d’une admiration personnelle pour une figure méconnue que je veux partager. En plus de les situer dans un histoire plus large, avec notamment l’intervention de djinns, de créatures mythologiques ou monstres de contes de fées, c’est important pour moi de penser ces œuvres sans faire de culte de la personnalité. Et dans cette perspective, l’aspect temporaire est important.
C’est important pour moi de penser ces œuvres sans faire de culte de la personnalité. Et dans cette perspective, l’aspect temporaire est important.
Ce sont des œuvres partiellement murales, qui disparaîtrons à la fin de l’exposition, recouvertes quand l’espace sera remis à neuf. Je n’en garderai que les parties physiques apposées au mur, donc par définition ce sont des hommages qui sont appelés à être fragmentés : ils prendront de nouvelles formes quand je montrerai les œuvres ailleurs. Un aspect fort pour moi est celui de la vulnérabilité des objets. Je ne cherche pas à faire des choses qui soient gravées dans la pierre, immuables. Au contraire, en travaillant l’effacement et le flou, des matériaux parfois fragiles et la peinture in situ, j’expose les œuvres à toutes sortes d’évolutions et de dégradations. J’ai aussi une façon de dessiner qui laisse de la place au vide et à l’hésitation, qui n’a pas toujours l’air complète. Il y a de l’espace pour que les choses bougent.
Quelle est ton économie en tant qu’artiste ? Comment celle-ci impacte-t-elle ton travail ?
Mon économie bien sûr est très précaire. J’ai la chance d’avoir eu du travail de manière presque régulière assez tôt après la fin de mes études, et j’ai beaucoup de gratitude pour ça, mais je suis encore loin de bien m’en sortir. J’ai une activité de critique chez Jeunes Critiques d’Art, et je suis également régisseuse en galerie, en parallèle des expositions et des lectures où je présente mon travail. Tout ça fait que je suis occupée quasiment à plein temps, en parvenant péniblement à survivre financièrement. On commence à sentir sérieusement les coupes budgétaires faites dans la culture par ce gouvernement, ce qui donne toujours plus de pouvoir aux acteurs du privé. Et évidemment, certaines discriminations font que les accès ne sont pas aussi faciles pour tous-tes, l’urgence n’est pas la même pour tout le monde.
Ce qui est sûr, c’est que la majorité des artistes que je connais sortent à peine la tête de l’eau, voire coulent doucement. Tout le monde cumule des emplois, plus ou moins liés à l’Art et à la Culture, pour s’en sortir. Ces réalités ont un impact direct sur nos capacités à avancer : celleux qui ont le plus la tête sous l’eau ont aussi la plus grande urgence à postuler et candidater, ça créée une fatigue spécifique qui a déjà pu éloigner beaucoup d’artistes du milieu. Dans ma pratique, ça se manifeste par l’impossibilité de louer un atelier pour l’instant : je me débrouille dans ma chambre ou chez des amies, et je fais beaucoup in situ pour les oeuvres plus grandes. L’impact est directement tangible, notamment sur les formats. Je complète le travail sur les expositions par beaucoup d’écriture, qui est une discipline pratique : elle ne demande quasiment pas d’espace, ni de matériel, à part mon ordinateur.
Comment celle-ci se lie-t-elle à ton travail plus plastique ?
L’écriture est venue sans que je m’en rende compte, j’ai toujours écrit pour moi. Au moment d’écrire mon mémoire de fin d’études, je me suis découverte là dedans. C’était un recueil épistolaire, où j’explorais la relation à sens unique d’un personnage contemporain avec une figure pré-médiévale, et ce qu’il se passe dans la tête de quelqu’un qui cherche désespérément des figures auxquelles s’identifier. Pour la première fois, j’avais des retours sur ce que j’écrivais, c’est allé assez vite ensuite : j’y ai pris goût, et j’ai eu l’occasion d’écrire de plus en plus. Ça m’a aidée à un moment où je pataugeais beaucoup, la rédaction de ce mémoire a été fertile pour ma pratique plastique. Les deux sont d’ailleurs liés, les sujets que j’explore ici se retrouvent là, mais je considère que le rapport à l’écriture enrichit mon travail plastique, parce que ça requiert beaucoup de vulnérabilité d’écrire, et plus encore de lire ce qu’on a écrit à des inconnu-es. C’est une expérience très formatrice, avec un côté cathartique. J’ai aussi eu l’opportunité à plusieurs reprises d’écrire pour d’autres, et ce sont des moments que je chéris. Il y a une intensité dans le fait de se consacrer entièrement à l’articulation d’idées et de sensations dans un texte que je ne trouve pas ailleurs.
Tu prépares une exposition à Treize à la rentrée, qui fera partie du même cycle, qu’est-ce qu’il va s’y passer ? Il y aura notamment un moment de rencontre, pourquoi est-ce important pour toi de sortir du format classique de l’exposition et de proposer des temps d’échanges ?
Je suis très heureuse de travailler avec Treize pour ma première exposition solo, qui aura lieu début 2027. Ça sera vraiment une belle occasion de déployer plus largement mes recherches sur l’effacement, les modes d’apparitions et les formes du palimpseste, et j’aurai vraiment le temps de m’emparer de l’espace en travaillant in situ pendant plusieurs semaines auparavant. Il y a plein de nouvelles formes que je suis très excitée de faire advenir là-bas. En amont de l’exposition, on a pensé avec l’équipe un évènement comme un prélude, dans la continuité de mon travail de cette année.
J’y réunit la réalisatrice Augustine Caille ainsi que plusieurs boxeuses de l’association Cisn’t pour une soirée de projection suivie d’une discussion, qui aura lieu fin septembre. Augustine a réalisé un court-métrage en 2023 sur les membres de cette association qui pratique les sports de combat, précisément le muay thai, en non-mixité trans-féminine. Cette soirée permettra de montrer le film à celleux qui ne le connaissent pas, et d’explorer avec les filles qui y apparaissent l’évolution de leur rapport à la boxe depuis sa réalisation. Ça sera aussi l’occasion de décrire le travail de l’association, et de creuser la question de la pratique du combat — et du sport en général — chez les femmes trans. C’est une façon de prolonger ces hommages dans le réel, mais aussi de décentrer la perspective états-unienne et de donner de la visibilité à celles qui font le travail ici en France. Je trouve que c’est comme ça que mon travail, et notamment la notion d’hommage, devient pertinent : quand il arrive à s’incarner dans des gestes concrets, des paroles contemporaines et accessibles à qui on peut donner une plateforme, ça prend plus de relief.

Interview : Soizic Pineau
Image à la une : close-up sur l’oeuvre Alana McLaughlin, © Nuria Mokhtar