Le Mémorial LGBTQIA+ de Marseille : un lieu pour le deuil, la mémoire et la transmission

memorial trans
Né d’un besoin vital de mémoire et de recueillement, le Mémorial LGBTQIA+ de Marseille, installé au sein du Centre LGBTQIA+, est le premier lieu stable et ancré dédié à la mémoire des personnes trans dans la ville. À partir des propos de Luz Volckmann et des personnes à l’initiative du projet (Selva González, Maya Mihindou et Lưuve), on retrace la genèse, les intentions politiques et les gestes artistiques qui ont rendu possible l’existence de cet espace collectif de deuil, de transmission et de résistance à l’effacement.

À Marseille, un mur existe désormais pour deuiller les adelphes qui sont parti·es. Un mur pour se recueillir, se souvenir, déposer des fleurs, des images, des mots. Le Mémorial LGBTQIA+ de Marseille, inauguré le 20 novembre 2025 à l’occasion du Trans Day of Remembrance, est le premier lieu fixe dédié à la mémoire des personnes trans et queers à Marseille. Pour l’autrice et activiste Luz Volckmann, à l’initiative du projet, il s’agit avant tout de répondre à un manque fondamental : « Il y a un besoin d’espace pour le deuil. Et cet espace-là n’existe pas. Il n’est pas acquis. Il faut le construire. »

On s’est dit que ce serait important qu’il y ait un mur au centre, un mur pour la mémoire des personnes trans et queers marseillaises décédées.

Luz Volckmann

La genèse du mémorial naît d’un constat intime. À l’été 2025, Luz vit entourée de souvenirs de proches disparu·es, notamment Lamine, ami décédé quelques mois plus tôt. Dans sa chambre, un grand portrait photographique de lui, réalisé par Camille Farrah Lenain dans le cadre de son exposition Djinn, Identités plurielles, reste longtemps posé sous un bureau. « Ce portrait était chez moi depuis des années. Et un jour je me suis dit que j’avais envie d’en faire quelque chose, quelque chose pour exprimer le deuil et le besoin du souvenir. » Les tentatives pour restituer l’image à la famille échouent. Ce qui reste devient alors une question politique : que faire des traces, quand il n’existe aucun lieu pour accueillir la mémoire trans ?

Avec l’artiste Selva González, Luz décide que cette image doit revenir à la communauté. Elles rencontrent alors Noémie, du Centre LGBTQIA+ de Marseille. Très vite, une évidence se dessine : « On s’est dit que ce serait important qu’il y ait un mur au centre, un mur pour la mémoire des personnes trans et queers marseillaises décédées. » Non pas un hommage temporaire, mais un lieu fixe, durable, habitable. « Quelque chose qui reste. Où on peut revenir. »

© Maya Mihindou

Le projet est accueilli avec une écoute immédiate par le Centre LGBTQIA+, qui met à disposition un mur et un budget de production. Un choix politique est posé dès le départ : « Selva tenait vraiment à ce que la réalisation ne soit pas confiée à une personne blanche. » Après un temps de recherche, la collaboration s’impose avec Maya Mihindou, artiste visuelle puisant, dans ses travaux, « à la source d’un interminable deuil » et membre du collectif à la fondation de la revue Ballast, accompagnée de Lưuve, artiste peintre basé à Marseille.

 À toutes celles et ceux de la communauté trans, ayant franchi le seuil du monde des ancêtres, qui méritent d’être célébré·es.

Maya Mihindou

Maya Mihindou, autrice de la fresque intitulée L’eau et l’ombre, donne à la mémoire des personnes trans disparues une matérialité poignante et transfigurante, où chaque geste, chaque symbole et chaque détail racontent le lien entre souvenir et recueillement. Dans un texte lu au moment de l’inauguration, elle écrit : « À toutes celles et ceux de la communauté trans, ayant franchi le seuil du monde des ancêtres, qui méritent d’être célébré·es » et souligne l’importance de la transmission : « Ces jours-ci, nous apprenons de vous par le souvenir de celles et ceux qui faisaient partie de vos vies, qui vous ont aimé·es. Nous n’avons pas eu la chance de vous connaître, mais celle de croiser le chemin de personnes qui tenaient fort à vous célébrer, à dire vos noms. »

La fresque, monumentale, représente une figure masquée, une nepantlera, gardienne et passeuse, portant dans sa poitrine les étoiles et les visages des disparu·es, mêlant hommage personnel et références à des figures comme Gloria Anzaldúa. Comme l’écrit Maya Mihindou : « La gardienne qui nous fait face est ici au large de l’eau, la tête dehors, le corps dessous. » Chaque détail — oiseaux, montagnes, amulettes — devient un symbole de mémoire, de transformation et de lien avec les générations futures : « Ainsi, iel pleure les disparu·es. Chaque larme peut porter un nom. » La force de ce geste artistique et mémoriel fait de la fresque non seulement un hommage, mais aussi un lieu vivant de recueillement, capable de faire exister ce que Luz Volckmann décrit comme « un espace collectif pour pleurer, honorer, transmettre ».

Pour ce mémorial, Lưuve souhaitait ouvrir « un espace de recueillement pour nos ancêtres queers et nos lignées, et en particulier, pour trois personnes de Marseille ». L’œuvre vise à « honorer leur mémoire et à nous relier, nous les vivantx », dans un contexte où, selon l’artiste,« on vit au quotidien avec le manque des personnes que nous aimons au-delà de la séparation, au-delà de la disparition ». L’installation se compose « d’un tissu iridescent, irradiant les couleurs bleu et rose » et de perles « tissant une sorte de rideau cachant un secret de la fresque de Maya ». Cet espace est participatif : « On peut y déposer des offrandes, des bougies, des mots… Il s’agit d’un lieu de dialogue. » La démarche de Lưuve s’inspire « du culte des ancêtres au Viet Nam » et d’artistes comme Kianuë Tran Kiêu, Prune Phi ou Dénètem Touam Bona. Le geste de création est aussi un rituel : « Enfiler des perles, c’est un rituel long et doux… méditant et pensant à toutes les personnes que j’aime. » L’œuvre est dédiée à la communauté : « Cette œuvre leur/nous est dédiée. L’amour est un moteur puissant. »

Le jour de l’inauguration, Lưuve dit avoir ressenti « de l’amour », notamment pour les « cousinex de Marseille ». Iel rappelle enfin l’importance d’un lieu de recueillement queer : « La mort est un sujet tabou dans notre société » et « disposer d’un lieu communautaire est essentiel », car « notre créativité est guérisseuse ».

© Maya Mihindou

Je crois que des gens pleuraient parce qu’on leur permettait enfin un espace pour le faire.

Luz Volckmann

L’inauguration, le 20 novembre, rassemble près de 200 personnes. Le centre déborde. « À part pour la Pride, je n’avais jamais vu le centre aussi plein » souligne Luz, émue. Les prises de parole s’enchaînent : textes intimes, chants, musique, silences et rituels. « Il y a eu des moments très poétiques, et aussi des instants très silencieux. » Pour Luz, cette soirée agit comme une révélation : « Je crois que des gens pleuraient parce qu’on leur permettait enfin un espace pour le faire. »

Au-delà de l’hommage, le Mémorial LGBTQIA+ de Marseille s’inscrit dans une lutte contre l’effacement des mémoires trans et queers. « Ce qui distingue la mémoire trans, c’est l’impermanence, l’effacement constant des archives. » Ici, au contraire, le mur affirme une présence. « C’est le premier lieu fixe de recueillement pour la mémoire trans à Marseille. » Il permet à celles et ceux qui n’étaient pas là de venir après, de devenir à leur tour gardien·nes de la mémoire.

Pour Luz, ce travail est profondément transformateur. Il permet de sortir la mort de la solitude et de l’oubli. « Tout le monde est obligé de vivre son deuil dans son coin, et ça banalise la perte. » Construire un mémorial, c’est refuser cette banalisation. « Retrouver du sens dans la mort des personnes disparues, c’est du travail. Et c’est un travail collectif. » Faire exister le Mémorial, c’est affirmer que ces vies comptent, qu’elles méritent un lieu, une mémoire, une transmission. « Ces choses-là se construisent. Et c’est assez nouveau, communautairement. »


Article : Constant Spina
Photos : Maya Mihindou

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